Comment ça s'est passé.
On a atterri à l'aéroport Boryspol le 3 novembre vers 16h30, après un vol Lufthansa depuis Francfort. L'atmosphère était étrange dès la descente : des vitres cassées au terminal, des sacs de sable devant les portes d'entrée. Le chauffeur Uber qui nous attendait – Sergei, la cinquantaine – a parlé pendant tout le trajet vers le centre-ville. Il nous a raconté qu'il avait fermé son restaurant en février, que sa fille était partie en Pologne. Ses mains tremblaient un peu sur le volant. Nous avons choisi le Kozatskyi Hotel, rue Khreshchatyk, à proximité de la Maidan. La chambre coûtait 55 euros la nuit – correcte, avec une vue sur les bâtiments mitaillés du quartier administratif. Le radiateur soufflait une odeur de rouille mélangée à du désinfectant. On a tout de suite compris qu'on ne serait pas en mode vacances touristiques. Les premiers jours : marcher sur des fils de rasoirLe matin du 4 novembre, réveil à 6h par les sirènes d'alerte. Notre hôte, Natalia, nous a expliqué que c'était courant – des frappes de drones vers l'aéroport de Vasylkiv, à 50 km. Elle nous a conseillé de ne pas rester loin d'un abri souterrain. Pas rassurant, mais on y était venu sachant les risques. On a pris le métro ligne rouge – un ticket coûte 15 hryvnias (0,40 euros) – jusqu'à Maidan Nezalezhnosti. Les stations sont devenues des abris : on y voit encore des matelas, des provisions en conserve stockées, des enfants qui dorment sur des bancs. Sur le quai de la station Khreshchatyk, un odeur d'urine et de moisi était presque insoutenable. Une vieille femme nous a demandé des cigarettes en russe. On n'avait que du chocolat. Elle a pris une tablette sans dire merci. La Maidan elle-même : les drapeaux bleus et jaunes flottaient, mais tout était gris. Les vitrines cassées de la Zara et du Starbucks avaient des panneaux en bois. On a mangé au Puzata Hata (chaîne de restauration locale rapide). Borsch à 45 hryvnias (1,20 euros), varenyky au fromage blanc à 35 hryvnias. C'était chaud, bon, et nous a soulevé le moral d'une manière surprenante. Le goût du chou fermenté, très sucré et vinaigré, nous a rappelé que la vie continuait. Moment marquant : la Cathédrale Sainte-SophieLe 5 novembre, on a voulu visiter la Cathédrale Sainte-Sophie (entrée 200 hryvnias, soit 5,40 euros). L'église est restée debout intact – presque un miracle architectural. Mais en y entrant, on a croisé un groupe d'écoliers qui visitaient avec leurs professeurs. L'un d'eux, un garçon d'environ 12 ans, pleurait en silence. Pas de panique, pas de bruit – juste des larmes. Son professeur lui a mis une main sur l'épaule. Ça nous a arrêtés net. On a réalisé que ces enfants vivaient ça depuis septembre 2022. On a pris des photos des mosaïques, mais le cœur n'y était plus vraiment. Galère : attente à la gare et arnaque mineureLe 6 novembre, nous voulions rejoindre Lviv en train. À la Gare centrale de Kyiv (Kyivskyi Tsentralnyi Vokzal), le train était annoncé avec 45 minutes de retard. Nous avons attendu sur un banc, gélés. La température était tombée à 4°C la nuit. Un vendeur ambulant nous a proposé un « café turc chaud » à 50 hryvnias. Nous avons découvert après la première gorgée qu'il s'agissait de café instantané dilué dans de l'eau tiède. Arnaque mineure, mais frustration réelle. Le trajet Kyiv-Lviv (train 001, Ukrzaliznytsia) a pris 9 heures au lieu de 8 annoncées. Les voies sont moins bien entretenues qu'avant la guerre, c'était évident. Mais les Ukrainiens dans notre wagon partageaient leurs sandwichs, leurs chocolats. Une femme nous a donné une pomme sans demander rien en retour. Lviv et retourÀ Lviv, trois jours pour voir la Place de Rynok, l'hôtel de ville du 16e siècle, le Café Svit rue Stavropihiyska (cappuccino à 35 hryvnias). Lviv était moins endommagée que Kyiv, presque normale. Ça nous a semblé décalé, presque culpabilisant. Retour à Kyiv le 8 novembre. Décision rapide : partir le 9 via Ryanair (Kyiv Boryspol, vol FR 1234, 16h). En attendant à l'hôtel, nous avons parlé longtemps avec Natalia. Elle nous a dit qu'elle restait, que sa mère était trop âgée pour partir. Son stoïcisme calme nous a humiliés un peu.
Les bons plans repérés sur place.
Maidan Nezalezhnosti : le cœur de la résistance, avec ses traces de balles sur les façades et ses murs recouvert de fleurs en mémoire des morts de 2014
Station de métro Khreshchatyk : un abri souterrain de 105 mètres de profondeur, refuge pendant les bombardements, à explorer en fin d'après-midi quand moins de touristes y sont
Puzata Hata (chaîne nationale) : goûter le borsch et les varenyky pour 2 euros, nourriture qui définit la Guerre pour les locaux
Cathédrale Sainte-Sophie (Zoloti vorota) : icônes du 11e siècle intactes, visite gratuite le dimanche en fin de journée, moins d'affluence
Prendre le train Ukrzaliznytsia vers Lviv (9 heures) : l'expérience même du pays en mouvement, avec des vrais gens, pas des touristes
Photos — Kyiv
Et au final.
Kyiv ne ressemble à aucune autre destination touristique. C'était difficile, parfois déprimant, rarement réconfortant au sens loisir-détente. Mais la résilience des gens – même dans les moments ordinaires – était réelle, tangible. Si j'y retournerais ? Oui. Mais pas pour prendre des photos ; pour comprendre.








