Comment ça s'est passé.
Nous avons débarqué à l'aéroport international de Pyongyang (Sunan) le 15 octobre à 14h45, après 2h30 de vol depuis Pékin avec Air Koryo. L'avion, un Tupolev vieillissant, sentait le carburant et la moquette humide. À la douane, les officiers ont examiné nos passeports pendant 45 minutes sans explication. Température extérieure : 8°C, un froid sec qui vous traverse le manteau. Notre guide officiel, Park Min-jun, nous a accueillis à la sortie avec un badge d'identification obligatoire. Il nous a menés à l'hôtel Yanggakdo, une tour de 47 étages au milieu du fleuve Taedong. La chambre 3412 offrait une vue étouffante sur la ville : avenues vides, monuments gigantesques, zéro publicités. La nuit, juste le bruit des haut-parleurs diffusant la propagande d'État à 6h du matin. Jour 2 : Mausolée et Grand ThéâtreRéveil à 5h30, forcé. Petit-déjeuner au restaurant de l'hôtel : soupe de nouilles (kimchi-guk) à base de chou fermenté, qui sentait fort l'ail. Prix : zéro (tout-inclus). Nous avons visité le mausolée du Président Kim Il-sung dès 9h. Il a fallu enlever les chaussures, s'incliner trois fois devant les statues. L'atmosphère était lourde, pesante, pas théâtrale mais presque religieuse malgré nous. Un moment étrange où j'ai vraiment ressenti qu'on ne plaisantait pas ici. L'après-midi : Grand Théâtre de Mansudae (10 000 places). Spectacle de danse collective de 2h avec 2 000 danseurs. Les mouvements synchronisés étaient techniquement impressionnants mais inquiétants. Entrée : 50 euros. Park nous a expliqué qu'il était interdit de prendre des photos du spectacle; deux touristes japonais l'ont tenté et se sont fait confisquer l'appareil photo pendant une heure. Jour 3 : Galère au marché de TongrungNous avons demandé à visiter un marché « authentique ». Park a d'abord refusé, puis a accepté de nous mener au marché de Tongrung près de la gare ferroviaire de Pyongyang. Première galère : Park a dû d'abord demander l'autorisation par téléphone à un supérieur. Attente de 30 minutes debout dans le froid. Le marché était petit, fermé, avec peu de produits. Des femmes vendaient des légumes séchés, du poisson fumé (senteur puissante, presque nauséabonde), quelques fruits. Pas de prix affichés. Un vendeur nous a demandé 3 euros pour une pomme. Nous avons refusé. Park a semblé embêté par le malentendu culturel : ici, les prix ne se négocient pas comme en Asie du Sud-Est. Jour 4-5 : Kaesong et la DMZExcursion d'une journée à Kaesong, à 140 km au sud, frontière avec la Corée du Sud. Trajet en minibus climatisé (bien trop froid, 16°C malgré 12°C dehors). Arrêt au restaurant Koryo à Kaesong : ragoût de viande non identifiée avec riz blanc. Goût fade. Prix : 15 euros. Nous avons observé la DMZ depuis un belvédère nord-coréen. On voyait les fils barbelés, les murs, les miradors. Park nous a dit qu'il était impossible de s'en rapprocher davantage. Un moment surréaliste : il nous parlait de « réunification imminente » tandis que des soldats armés patrouillaient 50 mètres plus loin. Jour 6 : Musée de la Révolution et impasse photographiqueMusée de la Révolution coréenne. 6 étages, 80 000 m², gratuit mais visite guidée obligatoire. Displays figés, mannequins en uniforme, tableaux de bataille datant des années 1970. Au 3e étage, une exposition sur la « victoire contre les impérialistes américains ». Deuxième galère : j'ai voulu prendre une photo d'une section sur la Guerre de Corée; le gardien a immédiatement secoué la tête. Photos interdites sur certains sujets, pas sur d'autres. Logique incompréhensible pour nous. Dîner à l'hôtel : soupe de ginseng (samgyetang) avec poulet. Température très chaude, brûlante même. Un vrai soulagement après deux jours de cuisine tiède. Jour 7 : Montagne MyohyangsanTrajet de 3h en voiture vers la montagne sacrée de Myohyangsan. Paysages enfin un peu libres : forêts de pins, rivière, absence de contrôle immédiat. Nous avons grandi en randonnée dans les Vosges, mais là, la sensation d'enfermement persistait même en montagne. Hôtel Haedong au pied : chambre avec radiateur qui ronronnait bruyamment la nuit. Visite du Musée international des dons (cadeaux offerts aux leaders nord-coréens). Incroyable collection d'objets kitsch : une montre en or du Congo, des éléphants en marbre d'Afrique du Sud, des dizaines de systèmes audio datés. Park était fier de nous les montrer. Nous, on se demandait juste si le peuple connaissait l'existence de ce musée. Jour 8 : Retour et réflexionsVol retour à 16h. Même Tupolev, même odeur. Nous avons quitté le pays en silence.
Les bons plans repérés sur place.
Mausolée du Président Kim Il-sung à Pyongyang : impression physique d'une vénération d'État imposée
Spectacle du Grand Théâtre de Mansudae (2 000 danseurs synchronisés) : techniquement maîtrisé mais troublant
Montagne Myohyangsan et ses chemins forestiers : seuls moments où la surveillance semblait relâchée
Marché de Tongrung : aperçu fugace de la vie civile quotidienne entre légumes séchés et poisson fumé
Musée de la Révolution (6 étages) : capsule temporelle de la propagande nord-coréenne des années 1970-1990
Photos — Pyongyang
Et au final.
Huit jours où nous avons senti à chaque moment que nous n'étions pas là en tant que touristes libres, mais comme des invités tolérés dans un système fermé. Les contrôles constants, l'absence de spontanéité, les interdictions sans raison claire : c'était épuisant mentalement. Les gens rencontrés étaient polis mais distants. Ce voyage a moins été une découverte qu'une observation depuis l'extérieur d'une réalité qu'on ne comprend vraiment pas.







