Comment ça s'est passé.
Arrivée le 15 mars à l'aéroport international de Pyongyang via Air Koryo (vol direct depuis Pékin, 1h20 de vol). Le avion, un Tupolev datant de 2010, sentait l'essence et le tabac froid. Dès l'enregistrement à l'hôtel Yanggakdo, un colossal bâtiment en forme de coque de bateau sur une île du fleuve Taedong, on nous a assigné un guide obligatoire : Kim Jun-ho, 34 ans, souriant mais mesuré dans ses réponses. Chambre 1847, vue plongeante sur une avenue déserte où j'ai compté trois voitures en deux heures. Les premiers jours s'écoulent selon un itinéraire strict. Levé à 6h pour le trajet vers le Mansudae Grand Theatre (théâtre sur la rive ouest). La route nous mène par le boulevard Rungrado où s'alignent des immeubles résidentiels gris, facades ébréchées, quelques rares lampadaires fonctionnels. À 7h45, visite du Monument de la Fondation, statue colossale de 20 mètres de bronze représentant Kim Il-sung et Kim Jong-il. Le guide nous interdisait de photographier la base de la statue. Temperature : 8°C, vent glacial. On a marché deux kilomètres à pied, mes pieds gelaient dans les chaussures. Nourriture et sensation d'isolementPetit-déjeuner à l'hôtel : œufs brouillés, pain rassis, café tiède. Les repas s'étaient déroulés toujours au même restaurant d'État, le Koryo House, situé avenue Sungri. Kimchi maison, soupe de miso épaisse (odeur de fermentation intense), poisson grillé un peu sec. Prix : 12 euros pour deux personnes (portion pour quatre). Aucun menu à consulter. On nous servait ce qui était prévu. Le troisième jour, j'ai demandé du riz gluant supplémentaire : le serveur a consulté Kim Jun-ho avant de répondre « possible, mais pas recommandé ». Visite du Musée de la Révolution, bâtiment Néoclassique de 1998, six étages. À l'intérieur, l'odeur moisie de salles fermées depuis des années. Les expositions racontaient l'histoire officielle en anglais traduit mot pour mot. Deux salles interdites à la photographie. Un moment déchirant : une femme nord-coréenne, agent muséal, pleurait en montrant une photo d'enfants du régime précédent. Kim Jun-ho s'est immédiatement placé entre nous deux et a arrêté la visite. La galère du rationnement d'électricitéPanne de courant le quatrième jour, vers 19h30. L'hôtel Yanggakdo, censé être le plus moderne, a perdu l'électricité pendant quatre heures. Pas de bougies fournies. On a lu à la lueur de notre téléphone. Le matin, nos chambres n'avaient pas été nettoyées (deux employés s'excusaient en coréen, visiblement mal à l'aise). Aucune explication officielle. Le dîner a été servi frais le lendemain, pas réchauffé. Kim Jun-ho a minimisé l'incident : « situation normale en hiver ». Marché Potonggang le cinquième jour. Marché de rue authentique, enfin. Femmes vendant des légumes racines, chou marinés en sachets plastiques. J'ai acheté une poire locale pour 0,50 euros (sucrée, fibreuse). Un vendeur m'a montré des herbes médicinales, mais Kim Jun-ho a pressé le pas. Le marché occupait une ruelle de 200 mètres, très peu de clients, beaucoup de stands vides. Température 6°C, mains rouges après 15 minutes. Excursion à la Zone démilitarisée, Panmunjom, situé à 60 km au sud. Trajet en minibus pendant 1h30. Guide supplémentaire imposé, soldat en uniforme gris, yeux fixes, silence total. À la frontière, ligne blanche peinte au sol. Trois soldats nord-coréens face à trois soldats américains à 50 mètres. Pas de geste, pas de parole échangée. Moment surréaliste, angoissant. Ma femme a ressenti du vertige en voyant la barbelé. Dernier jourSixième jour : stade du Premier-Mai, capacité 114 000 places. Complètement vide. Un enfant seul courait sur le terrain de foot synthétique vert fluorescent. Bruit de ses pas résonnait dans les gradins béton. Visite du mausolée de Kim Il-sung et Kim Jong-il (le Palais du Soleil) : obligation de se prosterner ou de faire une courbette. Interdit de franchir le seuil en chaussures. Mon genou droit s'est bloqué (arthrose ancienne) en me relevant, douleur vive 10 secondes. Kim Jun-ho a remarqué sans commenter. Dernier repas à l'hôtel, samedi soir. Serpent d'eau frit (goût iodé prononcé, structure gélatineuse), riz blanc, bouillon translucide. Pas mauvais, juste inhabituel. Chope de bière Taedonggang (bière locale fabriquée depuis 1998, 3,5 euros, très sucrée). Départ lundi 23 mars à 10h30, vol Air Koryo en retard de 45 minutes (annonce en coréen seulement, on a deviné au bruit de cloche).
Les bons plans repérés sur place.
Mansudae Grand Theatre : statue colossal de bronze au lever du soleil, seul moment sans guide physiquement présent
Marché Potonggang : poires locales sucrées à 0,50 euros, dernier endroit authentique avant le retour à la surveillance
Palais du Soleil (mausolée) : architecture de béton massif, obligation de prostration, moment d'oppression palpable
Hôtel Yanggakdo : chambre vue sur Taedong, panne d'électricité de 4h, seule nuit sans climatisation
Zone démilitarisée Panmunjom : ligne blanche peinte au sol séparant les armées, 50 mètres de vide tendu
Photos — Pyongyang
Et au final.
Huit jours éprouvants, formatés jusqu'à l'obsession. J'ai vu un pays figé, où l'électricité manque et où chaque pas de touriste est surveillé. Mais j'ai croisé des regards humains, derrière la propagande. La Corée du Nord n'est pas dangereuse ; elle est simplement inaccessible, même quand on y pose le pied. Je ne recommande pas ce voyage à quelqu'un ayant besoin de liberté ou de spontanéité.







