Comment ça s'est passé.
On a décidé de tenter l'expérience en avril 2023, via l'agence Koryo Tours basée à Pékin. C'est la seule voie légale pour les Français. Vol Air Koryo, compagnie nationale, départ 14 h 30 de la capitale chinoise. L'avion était un Tupolev soviétique datant des années 90, sièges usés, température cabine instable. Arrivée à l'aéroport international de Sunan vers 16 h 15, heure locale. Premier choc : deux officiers en uniforme kaki qui examinent chaque page de nos passeports pendant 35 minutes. Ils notaient des trucs, consultaient des listes. J'ai senti mon cœur s'accélérer. Le guide officiel, Park Min-jun, nous attendait à la sortie. Obligatoire, celui-là. Il parlait un anglais méticuleux, avec des formules apprises par cœur. « Bienvenue en République populaire démocratique de Corée. » Toujours la formule complète. On n'avait pas le droit de circuler seuls nulle part — jamais. Chaque déplacement organisé, chaque restaurant réservé d'avance. L'hôtel était l'Yanggakdo Hotel, bâtiment stalinien de 44 étages qui dominait le fleuve Taedong. Notre chambre au 20e étage sentait le désinfectant chimique à pleins naseaux. Néon blanc, mobilier années 80, une télé qui captait trois chaînes d'État en boucle. Jours 1-2 : Monuments et contrôle5 h du matin, premier jour. On nous réveille pour visiter la Mansudae Grand Monument, statue colossale de 20 mètres de Kim Il-sung et Kim Jong-il. Il faut s'incliner devant. Park Min-jun nous regarde. On s'incline. La matinée était fraîche, 8 degrés, et sentait la pluie sur le béton. Le monument trône au milieu d'une place vide de plusieurs hectares. Pas un bruit. Pas une voiture. C'était dérangeant, cette absence totale de circulation urbaine. Midi, déjeuner au restaurant Koryo (adresse recommandée par l'agence). Soupe de kimchi, riz blanc, trout grillé. Prix : 12 euros. Le poisson avait un goût légèrement métallique, ce qui m'a mis mal à l'aise. On a demandé si c'était normal. Park Min-jun a dit que oui. Je n'en ai pas mangé plus que la moitié. Le soir, promenade sur le boulevard Kwangbok : immeubles gris, trottoirs larges, quelques piétons espacés. Zéro vitrine commerçante. Zéro panneau publicitaire. Juste des affiches de propagande : des ouvriers musclés pointant vers un avenir radieux. Jour 3 : Usine et galère logistiqueVisite d'une usine de magnétoscopes censée être « moderne ». On entre, ils nous montrent deux chaînes de montage où travaillent des femmes en blouse blanche. Pas d'explications techniques, juste du théâtre. Les machines semblaient datées de 15 ans. Au retour vers l'hôtel, le minibus tombe en panne : le moteur a calé au feu rouge. Dix minutes d'attente sous la pluie. Park Min-jun appelle quelqu'un sur son téléphone (oui, les guides ont des téléphones). Autre minibus arrive 20 minutes plus tard. Petite panique : on pensait être bloqués une heure. Jour 4-5 : Mausolée et cascadeTrajet de trois heures vers la Mausolée des leaders révolutionnaires à Kumsusan. C'est un bunker souterrain où reposent Kim Il-sung et Kim Jong-il, conservés sous verre. Avant d'entrer, passage au scanning de chaussures et habits. La température intérieure était glaciale, 6 degrés environ. Les corps étaient éclairés par des projecteurs jaunes. Silence absolu. Les gardes en uniforme blanc ne clignaient même pas des yeux. Durée : 15 minutes. À la sortie, j'avais les mains qui tremblaient. Jour 5, excursion à la cascade de Kumgang dans le massif du Kumgangsan, à 80 km au nord-est. Pique-nique froid : riz blanc, œuf dur, concombre marine. Bus pullman climatisé, route cahoteuse. Le paysage montagneux était boisé, presque oublié. Peu de villages visibles. L'eau de la cascade dégageait une odeur de schiste mouillé. On a marché 45 minutes sous une pluie légère. Park Min-jun avait des bottes de rando, nous des baskets : on avait les pieds trempés. Jour 6-7 : Quotidien et restrictionLes deux derniers jours, visite du Palais des enfants du Peuple, galerie d'art d'État, Parc d'attractions du Taedong : quelques manèges rouille. On s'ennuyait franchement. Le soir, Park Min-jun nous propose d'aller au bar Koryo de l'hôtel. Karaoké obligatoire. Bière Taedonggang, 3 euros le verre. Un groupe de touristes allemands nous propose de chanter Don't Stop Believin'. On refuse poliment. L'alcool était assez bon, en fait. On a parlé à un barman qui disait « peu importe » chaque fois qu'on lui posait une question politique. On a vite compris qu'il fallait arrêter. Jour 7, moment le plus étrange : on croise des enfants en uniformes rouges et blancs qui font de la propagande publique par haut-parleur dans la rue. Park Min-jun dit « c'est normal, organisation des jeunes ». On filme discrètement. Il s'aperçoit du téléphone, demande d'effacer la vidéo. On obéit. C'était le seul moment où il avait l'air fâché. DépartJour 8, 10 h, minibus à l'aéroport. Même processus de sécurité : fouille, questions. Retour à Pékin à 13 h. On a repris un verre normal pour la première fois depuis 8 jours. C'était dingue, ce soulagement.
Les bons plans repérés sur place.
Mansudae Grand Monument : statue colossale de 20 m, place vide de 5 hectares, obligation de s'incliner
Mausolée de Kumsusan : corps des leaders conservés sous verre, température glaciale de 6°C
Usine de magnétoscopes : théâtre politico-touristique, machines datées, une panne de minibus en route
Cascade de Kumgangsan : senteur d'eau et de schiste, 45 min de rando sous pluie avec Park le guide
Restaurant Koryo : soupe de kimchi, trout au goût métallique, 12 euros, le seul repas où on s'est sentis observés
Photos — Pyongyang
Et au final.
Corée du Nord, c'est un voyage d'observation, pas de détente. On ne visite pas un pays réel, on visite un musée vivant. Le régime montre ce qu'il veut montrer. Le contrôle constant, l'absence de liberté de mouvement, ça crée une tension qu'on ne peut pas oublier. C'est intéressant pour comprendre un modèle politique extrême, mais c'est aussi frustrant et moralement compliqué.







