Portrait

Vittoria, gardienne des jardins terrasses de Cinque Terre et guide de vie lente

SB
Stéphane B.
· 9 min de lecture

En Ligurie, Vittoria a choisi de rester sur les terrasses de ses ancêtres au lieu de partir vers la ville. Aujourd'hui, elle accueille des voyageurs qui cherchent à comprendre comment on préserve un paysage UNESCO en travaillant la terre.

Au-dessus du petit port de Vernazza, sur les pentes abruptes de la côte ligure, Vittoria Colombo enlève ses gants de travail quand nous arrivons. Elle n'a pas quarante ans, mais ses mains portent déjà la signature du travail en terrasses : des lignes profondes, des callosités aux pouces, une force tranquille. Pendant vingt ans, elle a choisi de rester ici, sur ces milliers de murs de pierre sèche que ses parents, ses grands-parents, ses arrière-grands-parents ont construits pierre après pierre. Autour de nous, des vignes de Cinque Terre s'étirent sous le soleil d'après-midi, semblables à des veines dorées sur la falaise. C'est cette vie-là que nous sommes venus explorer : pas le Cinque Terre du tourisme de masse, mais celui du quotidien, de la transmission, et des raisons profondes pour lesquelles quelques-uns refusent de partir.

Née ici, jamais vraiment partie

Vittoria est née à Monterosso, le village le plus grand et le plus accessible de Cinque Terre. Ses parents exploitaient déjà un petit terroir de vignes ancienne variété : le Bosco blanc, le Vermentino, et surtout cette rareté locale qu'est le Cinque Terre blanc traditionnel. Dans les années 1990, quand Vernazza et Manarola se sont mises à accumuler les restaurants touristiques et les boutiques de souvenirs, beaucoup des familles locales ont vendu leurs terrasses. Quelques-unes les ont laissées à l'abandon, trop coûteuses à entretenir.

« Mon père ne voulait pas vendre, raconte Vittoria en guidant nos pas sur un sentier entre deux murs. Ma mère, elle, pensait qu'on devrait partir à Gênes, chercher du travail stable. Mais lui disait : si on part maintenant, dans dix ans il n'y aura plus rien ici que des maisons de vacances et des restaurants pour les touristes. » Cette conversation familiale, anodine, a orienté le destin d'une jeune fille qui aurait pu devenir infirmière ou fonctionnaire dans une grande ville. À vingt ans, au lieu de cela, Vittoria a hérité d'un hectare et demi de terrasses fragmentées, réparties sur deux petits terroirs : Groppo et Tegugio.

Elle n'était pas la seule à cette époque à faire ce choix. Dans les années 2000, une poignée de jeunes Ligures—jamais plus de trois ou quatre familles par village—ont décidé de rester et de recréer une économie agricole viable. Pas par nostalgie romantique, mais par pragmatisme : le travail en terrasses, c'est un métier qui demande une transmission. On ne l'apprend pas à l'école. On l'apprend en observant ses parents, en refaisant les gestes mille fois jusqu'à ce que le corps les mémorise.

Le prix réel du travail en terrasses

Un matin d'avril, Vittoria nous invite à la rejoindre pour une journée de « maintenance », comme elle dit avec un sourire qui suggère qu'elle minimise délibérément la difficulté. Nous commençons à 7 heures. Le soleil émerge à peine de la Méditerranée. Elle inspecte chaque mur de pierre de ses terrasses, arrêtée tous les dix mètres.

« Vous voyez, ici, explique-t-elle en pointant du doigt une pierre qui s'est légèrement déplacée, c'est l'humidité d'hiver. Ou peut-être un sanglier qui a creusé dessous. Si je ne le répare pas maintenant, dans trois pluies, le mur commencera à glisser, et puis en six mois, vous avez un effondrement. » Elle sort un petit outil, pose son genou sur la terre, et commence à remplir l'espace avec de la terre locale et des cailloux plus petits. C'est un travail de sculpture lente, minutieux, jamais définitif.

Un hectare et demi comme celui de Vittoria demande, en entretien régulier, entre quatre cents et six cents heures de travail par an. Ce chiffre inclut : l'inspection des murs (elle le fait manuellement, pas de drone), les petites réparations, la taille des vignes en janvier et février, le travail du sol avant les plantations, le désherbage régulier entre juin et août, et bien sûr les vendanges en septembre. Vittoria fait tout cela principalement seule, avec l'aide ponctuelle d'un cousin et, depuis trois ans, d'un voisin qui exploite aussi une terrasse.

« Le paradoxe, c'est que plus les touristes viennent, plus les terrasses se dégradent, » observe Vittoria avec une touche d'ironie. Des milliers de randonneurs marchent sur les sentiers qui suivent les lignes de terrasses. Beaucoup ne comprennent pas qu'ils ne traversent pas un parc ou une réserve naturelle, mais une ferme vivante. Quelques-uns s'assoient sur les murs, cueillent des raisins avant les vendanges, ou pire, laissent des détritus.

Quand la UNESCO devient un poids aussi lourd qu'un seau d'eau

En 1997, les Cinque Terre ont été inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO, reconnues comme un chef-d'œuvre de l'adaptation de l'homme au territoire. C'est un honneur, certes, mais Vittoria le dit sans détour : c'est aussi un piège bureaucratique redoutable.

« Avant, continue-t-elle, vous pouviez réparer un mur de pierre comme bon vous semblait. C'était votre mur, sur votre terrain. Maintenant, si vous voulez même ajouter trois pierres, il faut une autorisation du parc national. Vous devez montrer des photos, expliquer vos plans. Ça prend trois à six semaines. Et si vous ne faites pas exactement comme ils disent, ils peuvent vous demander de refaire le travail à vos frais, ou pire, vous interdire de toucher au terrain. »

L'inscription a d'un côté protégé les terrasses contre les promoteurs qui auraient pu les raser pour construire des hôtels. De l'autre, elle a créé une relation étrange entre les agriculteurs locaux et l'administration, où les gardiens réels du patrimoine sont traités comme des suspects potentiels. Vittoria a dû apprendre l'italien bureaucratique, comprendre les formulaires de demande d'autorisation, négocier avec des agents du parc venus de Gênes qui parfois ignorent les réalités du travail quotidien sur le terrain.

« Ils disent tous : 'C'est pour préserver le patrimoine'. Oui, mais qui le préserve ? Moi. Pendant qu'ils sont assis dans un bureau, j'ai un mur qui glisse, et je dois attendre leur permission pour le réparer avant qu'il n'effondre complètement. » Ce que Vittoria exprime, c'est une tension fondamentale dans beaucoup de sites UNESCO : la protection du patrimoine peut, paradoxalement, fragiliser les communautés vivantes qui l'incarnent.

Le vin des terrasses comme acte de résistance

Vittoria produit environ trois mille litres de vin par an. Ce chiffre peut sembler maigre, mais c'est suffisant pour vivre, surtout parce qu'elle vend directement à des restaurants locaux sélects et à quelques importateurs en France et Suisse. Elle n'a jamais voulu se développer, obtenir une certification biologique officielle (la paperasse, encore), ou augmenter ses volumes.

« C'est un choix lucide de rester petit, » explique-t-elle en nous montrant une bouteille de son 2022, un Cinque Terre blanc avec cette teinte dorée caractéristique. Augmenter la production signifierait investir dans du matériel, embaucher régulièrement, probablement accélérer les procédures de récolte. Et puis, il faudrait étendre les surfaces cultivables. Or, les terrasses appropriées et bien orientées, il n'y en a presque plus à Vernazzo qui ne soient pas déjà des ruines.

Le vin que produit Vittoria coûte entre 18 et 25 euros la bouteille. Ce prix reflète le réel : le coût horaire du travail en terrasses, l'impossibilité de mécanisation, la faible rendabilité à l'hectare (mille deux cents à mille cinq cents litres par hectare, contre deux mille cinq cents à trois mille pour les vignes de plaine). C'est un vin que les restaurateurs parisiens ou zurichois paient à ce tarif parce qu'ils veulent raconter une histoire : celle d'une jeune femme qui refuse de partir, qui fabrique le vin comme ses arrière-grands-parents le faisaient.

« Le tourisme a transformé Cinque Terre en musée, » dit Vittoria. « Mon vin, c'est une manière de dire : non, ici, c'est encore vivant. On ne rejoint pas juste pour regarder, on rejoint pour boire quelque chose qu'on a cultivé hier. »

Accueillir des étrangers pour leur expliquer le quotidien

Depuis cinq ans, Vittoria propose ce qu'elle appelle des « journées terrasse ». Ce ne sont pas des visites touristiques au sens classique. Elle reçoit quatre à six personnes à la fois, deux ou trois fois par mois d'avril à octobre. La journée commence à 7 h 30, finit vers 14 h. Il y a du travail effectif : refaire des portions de mur, désherber, préparer les vignes en début d'été, ou ranger l'équipement.

« Au début, raconte-t-elle, les gens arrivaient en tongs et chemise blanche. Ils pensaient que c'était une visite guide avec un verre de vin à la fin. » Aujourd'hui, elle envoie une liste explicite : vêtements qui peuvent se salir, chaussures solides, hydratation personnelle, et une disposition d'esprit à faire un travail qui n'est pas sexy. Ceux qui restent, ceux qui acceptent cette franchise, deviennent un public intéressant.

« Il y a une fille qui venait de Paris, elle voulait quitter son travail dans la finance, » raconte Vittoria. « Elle a passé une journée avec moi, elle a vu comment c'était vraiment. Elle a dit : 'Maintenant je sais que j'aime bien les terrasses quand je les regarde de loin. Mais je ne suis pas sûre de vouloir les cultiver.' C'était honnête. C'est ça qui m'intéresse : aider les gens à vraiment voir. Pas le mythe, mais la réalité. »

Ces journées coûtent 60 euros par personne, incluant le travail, une pause déjeuner léger (Pain, fromage local, fruits), et un accès au vin du domaine. Pour Vittoria, c'est une source de revenu secondaire utile, mais ce n'est pas un business model : elle ne cherche pas à maximiser le nombre de visiteurs. Elle cherche à créer des compréhensions vraies, des moments où quelqu'un d'une grande ville comprend, en transpirant, ce qu'il en coûte de préserver un paysage comme celui-ci.

Les générations futures : une question sans réponse claire

Vittoria n'a pas d'enfants. C'est peut-être un détail, mais ce détail est crucial quand on parle de transmission. Nous le levons délicatement. Elle sourit, un peu amère.

« C'est un choix, explique-t-elle. J'ai eu des relations, il y a eu des moments où j'aurais pu rester avec quelqu'un. Mais les hommes que je rencontrais, soit ils venaient de la ville et ils découvraient que c'était trop difficile, trop isolé. Soit ils venaient d'ici, mais ils voulaient partir justement pour laisser cette vie-là. En même temps, avoir un enfant, c'est le courageux à faire avec le projet de la terrasse. J'en aurais eu besoin pour que quelqu'un prenne le relais. »

C'est un problème structurel à Cinque Terre. La génération de Vittoria a choisi la transmission. Mais cette génération est peu nombreuse. Et ses enfants—s'il y en a—grandiront peut-être en refusant cette vie. Le tourisme du secteur, paradoxalement, crée des emplois de serveurs et de vendeurs qui offrent des salaires plus stables et moins épuisants que l'agriculture en terrasses.

« Je pense que dans trente ans, il y aura peut-être deux ou trois familles qui exploitent encore les terrasses à Cinque Terre, » prédit Vittoria. « Le reste, ça redevient des ruines, ou ça devient des jardins d'ornement pour des maisons de vacances chères. Et ça sera dommage, parce que vous verrez plus de Cinque Terre du point de vue physique, mais moins de Cinque Terre du point de vue vivant. »

Elle envisage de laisser ses terrasses à un projet d'éducation agricole local, une sorte de ferme-école où de jeunes adultes pourraient apprendre le métier sur plusieurs mois. C'est un plan, pas une certitude. L'important est que Vittoria pense à ce legs, à comment transmettre non pas juste un terrain, mais un savoir-faire et une philosophie.

Le quotidien vu de très près

Nous finissons notre journée en fin d'après-midi, assis sur un rebord de terrasse, face à la mer. Vittoria débouche une bouteille de Cinque Terre blanc, millésime 2021. Le vin est frais, légèrement pétillant naturellement (juste un peu de gaz résiduel de la fermentation), avec une acidité vive et une minéralité qui vient littéralement du sol où les vignes pousse.

« Vous savez, dit-elle en regardant vers Vernazzo, les gens qui viennent en visite, ils marchent, ils prennent des photos, ils disent 'c'est beau, c'est magique'. Et c'est vrai, c'est beau. Mais ça ne dure que cinq jours pour eux. Pour moi, c'est tous les jours. Le beau, c'est quand le travail est fait. Le difficile, c'est la pluie en janvier qui menace les murs. Le difficile, c'est le vieillissement des articulations, la solitude du travail répétitif. »

Mais elle ne dit pas ça pour se plaindre. Elle le dit pour être précise. Pour corriger l'image que les touristes ont d'elle, image où elle serait quelque chose entre une paysanne pittoresque et une guerrière de la nature. Non : Vittoria est une artisane, quelqu'un qui a choisi un métier ancien, difficile, et qui le fait avec humilité et lucidité.

« Si j'avais suivi mes parents à Gênes, j'aurais probablement une maison plus grande, une pension plus sûre. Mais je n'aurais pas ça, » et elle tend le bras vers le paysage, vers le soleil qui descend entre les Cinque villages. « Je n'aurais pas senti mes mains changer au fil des années. Je n'aurais pas cette relation avec le terroir. C'est un échange. Je ne sais pas si j'ai gagné ou perdu, mais je sais que c'était mon choix. »

En conclusion

Vittoria Colombo incarne une tension contemporaine : comment vit-on dans un lieu devenu patrimoine mondialisé, quand on ne veut ni partir, ni se vendre au tourisme de masse, ni devenir un objet de musée ? Sa réponse est matérielle, presque têtue : on reste, on travaille, on accueille ceux qui veulent comprendre ce qu'il en coûte vraiment. Elle n'est pas un symbole, elle est une personne qui remonte un mur de pierres le matin et qui débat avec l'administration l'après-midi. Les Cinque Terre survivront peut-être à cause de quelques Vittoria. Ou peut-être que, sans l'arrivée massive de touristes, les terrasses auraient pu prospérer différemment. On ne saura jamais. Ce qu'on sait, c'est que Vittoria choisit encore, chaque année, de rester.

Pour le voyageur qui arrive à Vernazzo avec un guide Lonely Planet et deux heures devant lui, Vittoria est invisible. Elle est sur ses terrasses, avant l'aube, en train de vérifier des murs que le touriste ne remarquera peut-être jamais. C'est peut-être ça, la vraie leçon de Cinque Terre : le patrimoine n'est pas ce qu'on photographie. C'est ce qu'on cultive, doucement, pendant que les autres prennent des photos.

Questions fréquentes

Comment peut-on visiter les terrasses de Vittoria ?

Vittoria propose des « journées terrasse » (terrazza days) d'avril à octobre, limitées à quatre à six personnes par session. Il est nécessaire de contacter directement son domaine via des plateformes comme Workaway ou en envoyant un email via le parc national de Cinque Terre. Les journées coûtent environ 60 euros et incluent le travail, un repas léger et du vin local. Prévoir des vêtements de travail et des chaussures solides.

Quel est le rendement réel d'une terrasse en Ligurie ?

Une terrasse bien entretenue produit entre mille deux cents et mille cinq cents litres de vin par hectare, bien moins que les vignes de plaine (deux mille cinq cents à trois mille litres/ha). Le coût du travail manuel étant très élevé (quatre cents à six cents heures par an pour une petite parcelle), seule la vente directe à haut prix de bouteille rend cette activité viable financièrement.

Pourquoi les jeunes Ligures quittent-ils les terrasses ?

Le travail est épuisant, saisonnier, peu mécanisable, et offre un revenu inférieur à celui des emplois touristiques (restaurant, hôtel, commerce). L'accès aux terrasses appropriées est limité (beaucoup sont des ruines). Et surtout, il n'y a pas de garantie de transmission : sans enfants ou sans héritiers motivés, le projet s'arrête.

Comment l'UNESCO a-t-elle changé la vie des agriculteurs locaux ?

L'inscription au patrimoine mondial a protégé les terrasses contre le développement commercial, mais a aussi créé une bureaucratie lourde. Aujourd'hui, même les réparations mineures des murs demandent une autorisation du parc national, ce qui ralentit les travaux urgents. Pour les agriculteurs, c'est un compromis : protection oui, mais au prix de l'autonomie sur son propre terrain.

Quel prix pour une bouteille de Cinque Terre blanc authentique ?

Les véritables vins de Cinque Terre se vendent entre 15 et 30 euros la bouteille, selon le producteur et la distribution. Ceux vendus à moins de 12 euros dans les boutiques touristiques sont généralement des contrefaçons ou des vins reconstitués de pieds de cepage plus productifs de la région.

Peut-on acheter directement à Vittoria ?

Oui, Vittoria vend en direct à quelques restaurateurs locaux et à des importateurs spécialisés en France et Suisse. Pour les particuliers, les vins sont disponibles lors des journées terrasse ou peuvent être commandés via contact direct. Les prix incluent des frais de logistique, donc comptez entre 18 et 25 euros par bouteille.

Y a-t-il une nouvelle génération de jeunes paysans en Ligurie ?

Oui, mais très peu. Une dizaine de familles à peine, dans l'ensemble de Cinque Terre, exploitent activement les terrasses. La plupart ont la trentaine ou la quarantaine. Peu d'enfants ont l'intention de poursuivre le métier. Le trend à long terme pointe vers un déclin progressif de l'agriculture de terrasse, sauf si des projets d'éducation agricole réussissent à créer une nouvelle dynamique.

Comment accéder à Vernazzo sans prendre le train touristique ?

Vernazzo est accessible à pied depuis Monterosso (une heure thirty de marche sur le sentier côtier) ou depuis Corniglia (deux heures). Les sentiers offrent des vues spectaculaires sur les terrasses. Il est aussi possible d'arriver en bateau depuis La Spezia (navette quotidienne en été). Éviter l'été en juillet-août si possible, la foule est considérable.