Portrait

Fatima, restauratrice des hammams secrets du Maroc et gardienne des rituels

MH
Marion H.
· 9 min de lecture

Depuis trente ans, Fatima perpétue l'art du hammam marocain oublié par le tourisme de masse. Entre soins ancestraux et transmission orale, elle accueille voyageurs curieux dans des bains souterrains préservés.

Le hammam n'est pas un simple bain. C'est un rituel, une respiration collective, un espace où le temps s'épaissit sous la vapeur. Fatima Bennani, soixante-trois ans, le sait mieux que quiconque. Depuis trois décennies, elle dirige le Hammam Zainab, nichée dans une ruelle étroite de la Médina de Marrakech, loin des établissements climatisés et standardisés des zones touristiques. Son hammam n'a ni panneau ni site web. On y arrive parce qu'on connaît quelqu'un qui connaît Fatima, ou parce qu'on erre assez longtemps dans les souks pour que les murs de terre cuite vous parlent. Lors de ma visite en octobre dernier, j'ai découvert bien plus qu'un lieu : un sanctuaire de savoir-faire, où chaque geste compte, où la peau se régénère selon des formules transmises de mère en fille depuis le Moyen Âge.

Entre vapeur et silence, le refuge de Fatima

Franchir la porte du Hammam Zainab, c'est descendre. Littéralement. Trois marches de pierre usée, un couloir bas voûté, puis soudain la chaleur enveloppe. L'atmosphère épaisse se colle à la peau, au corps, aux pensées. Pas de musique d'ambiance, pas de diffuseurs de parfum synthétique. Juste l'écho des gouttes d'eau qui tombent, les voix féminines qui chuchotent.

Fatima apparaît en robe de coton léger, le visage encadré par un foulard noué avec une précision qui évoque des armures bienveillantes. Elle se déplace dans ce dédale de chambres chauffées comme si elle naviguait une partition mémorisée depuis l'enfance. « Mon père était maçon », explique-t-elle en me guidant. « Il a construit ce hammam en 1965. Moi, je l'ai repeint une fois, en 1989. C'est tout. Pourquoi le changer ? » Cette philosophie de la préservation résonne dans chaque détail : les carreaux de zellige ébréchés mais intacts, les robinets en cuivre oxydé, les banquettes de marbre brut sur lesquelles des générations de Marrakchis se sont purifiées.

Ce qui frappe d'emblée, c'est l'absence totale de hiérarchie tarifaire. Qu'on vienne en djellaba neuve ou en jean troué, qu'on soit touriste suédoise ou grand-mère du quartier, on paie le même prix : vingt dirhams pour l'accès, quinze supplémentaires si on désire les services de Fatima elle-même. Pour comparaison, les hammams touristiques de Gueliz affichent des tarifs cinq à dix fois supérieurs, avec gommages « Premium » et hammam « Deluxe ». Ici, il y a un seul protocole, immuable.

L'architecture de la tradition

Le hammam marocain classique suit un ordre architectural qui n'a rien de fortuit. La première salle, le bayt al-barida (la chambre froide), où on se déshabille et où la transition commence. Puis le bayt al-wastani (la chambre tiède), où le corps s'accoutume. Enfin le bayt al-sakha (la chambre chaude), où on atteint la chaleur maximale, autour de 60 °C selon les récits des habitués. Cette progression n'est pas confortable, elle est thérapeutique. La sueur n'est pas un effet secondaire ; c'est l'objectif. Elle ouvre les pores, libère les toxines, prépare la peau à recevoir les soins.

Fatima maîtrise chaque transition comme une danseuse. Elle sait exactement combien de minutes vous laisser dans chaque espace, quand verser l'eau, à quelle température, comment presser le gant de kessa (le gant de gommage noir) contre votre dos, vos bras, vos jambes, pour enlever cette pellicule morte que nous accumulons sans même y penser.

Le rituel du gommage : science des mères oubliée

Le moment où Fatima vous annonce « maintenant, on commence le vrai travail » marque un tournant. Vous êtes assise sur le marbre chaud, ruisselante de sueur, puis elle apparaît avec son bol d'eau et son gant noir froissé comme une peau de raisin sec. Ce gant, le kessa, est fabriqué en fibres tissées, et son usage remonte au moins au XIIe siècle dans le Maghreb. Aucune industrie cosmétique occidentale n'a créé d'équivalent convaincant.

« Beaucoup de femmes pensent que c'est douloureux, que c'est agressif », dit Fatima, en commençant par mes avant-bras. « C'est une question de timing et de connaissance du corps. » Elle frotte avec une pression que je pourrais décrire comme « ferme mais confiante ». Les morceaux de peau morte commencent à s'accumuler en petites boulettes grises sur le marbre. Ce spectacle, que les spas occidentaux maquillent pudiquement derrière des rideaux, est ici célébré. Plus il y a de ces petites boulettes, plus le gommage a « fonctionné ».

J'ai demandé à Fatima si elle utilisait d'autres produits. Une pâte spéciale, une huile, un savon particulier ? « Non », répond-elle simplement. « Juste l'eau, la chaleur et le kessa. Pendant mille ans, c'était assez. » Elle précise qu'en hiver, quand la peau est plus sèche, elle utilise une légère huile d'argan avant le gommage. En été, rien. Le corps sait ce dont il a besoin si on lui en donne le temps.

Après le gommage, le repos

Une fois le gommage terminé, on vous laisse reposer dans la chaleur pendant quelques minutes. C'est un moment presque méditatif. Fatima disparaît, vous êtes seule avec le bruit de l'eau, la respiration lente du hammam, les voix lointaines d'autres baigneuses. Aucune pressante invitation à acheter un soin supplémentaire, aucun minuteur implicite qui tourne. Le temps s'arrête, ou plutôt, il retrouve son rythme naturel.

Une transmission en danger : quand la modernité efface les savoirs

Lors du dernier rinçage, j'ai osé poser la question qui m'inquiétait. Fatima a arrêté de verser l'eau et m'a regardée droit dans les yeux. « Vous voulez savoir si je vais continuer, n'est-ce pas ? Si mes enfants reprendront le hammam ? »

Elle a un fils, ingénieur à Casablanca. Une fille, pharmacienne à Fès. Ni l'un ni l'autre n'a montré d'intérêt pour le Hammam Zainab. « Je comprends », dit Fatima. « Le travail est dur, les horaires sont longs. On gagne peu. Ils ont choisi d'autres vies. » Elle ne dit pas cela avec amertume. C'est une constatatation, lucide, de la réalité du Maroc contemporain.

Le problème est plus vaste. En 2010, Marrakech comptait encore quarante-sept hammams traditionnels fonctionnels. En 2024, Fatima en dénombre dix-huit dans la Médina. Les autres ont fermé, ont été reconvertis en restaurants ou en riads touristiques, ou subsistent comme coquilles vides avec des propriétaires qui attendent l'occasion de vendre le terrain. Les chaînes internationales de spas, les jacuzzis privatifs, les hammams climatisés des hôtels quatre étoiles : voilà la concurrence.

« Les touristes préfèrent le confort », explique Fatima sans jugement. « C'est normal. Mais ils passent à côté du vrai hammam. Celui-ci, c'est une pharmacie, une école, un confessional. On vient ici brisée, on en sort répairée. »

Les apprenties de Fatima

Pour contrer ce déclin, Fatima a commencé, il y a cinq ans, à former des jeunes femmes du quartier. Pas formellement : pas de diplôme, pas de certification. Juste une transmission. Zahra, vingt-huit ans, fait la lessive pour payer ses études, mais elle vient trois après-midi par semaine pour apprendre le métier. Nadia, cinquante et un ans, a perdu son emploi il y a trois ans et cherchait une renaissance professionnelle. Elles travaillent bénévolement, en contrepartie d'une formation, avec la promesse discrète qu'un jour, elles pourront opérer en autonome, ou diriger leur propre hammam.

« Ce que j'essaie de leur enseigner, ce n'est pas un métier pour devenir riche », précise Fatima. « C'est un art. Et un art, cela se transmet mains par mains, respiration par respiration. On ne peut pas l'apprendre sur YouTube. »

Les touristes qui reviennent, encore et encore

Le Hammam Zainab n'est pas complètement épargné par le tourisme. Certains voyageurs, lassés des établissements cliniques et massifiés, demandent des adresses « authentiques ». Les guides locaux, lorsqu'ils daignent ignorer les marges publicitaires des hôtels, recommandent parfois le hammam de Fatima. Mais ceux qui arrivent ne le font généralement qu'une fois. La chaleur, l'absence d'électronique, le silence, la nudité partagée avec des inconnues : cela surprend.

À une exception. Certains touristes reviennent. Une femme néerlandaise, Ingrid, vient tous les ans, généralement en novembre. Une Britannique, Sarah, a commencé à utiliser le hammam lors d'un séjour en 2015, et depuis, elle organise ses voyages au Maroc pour pouvoir y retourner. « C'est la seule heure de ma vie où j'arrête de penser à mon téléphone, à mon travail, à mes soucis », m'a confié Sarah lors d'une rencontre fortuite au hammam. « Ce n'est pas un luxe. C'est une nécessité. »

Fatima sourit en entendant ces histoires. « Voir une femme qui change après le hammam, c'est voir une femme qui s'est reconnectée à elle-même. Cela vaut tous les euros du monde. »

L'économie du hammam

Financièrement, Fatima se situe à une intersection précaire. Le hammam fonctionne quatre jours par semaine, quatre heures par jour. Les revenus sont modestes, estimés à environ 800 euros par mois lors des saisons touristiques, 200 euros en hiver. Elle emploie deux personnes à temps partiel pour l'entretien et l'assistance. Le loyer du bâtiment, qu'elle ne possède pas, monte à 400 dirhams par mois (environ 40 euros). L'eau chauffée au gaz consume une part importante du budget.

Malgré cela, elle refuse catégoriquement de montrer ses prix ou de les augmenter à la tête du client. « Une femme pauvre mérite la même expérience qu'une touriste riche. Si je commençais à faire de distinctions, j'aurais trahi la tradition. »

Les rituels féminins : un espace non mixte libérateur

L'absence d'hommes dans le hammam n'est pas une contrainte, mais la raison d'être du lieu. Les hammams marocains sont gérés par et pour les femmes. C'est un fait anthropologique qui semble difficile à concevoir pour les voyageuses occidentales, habituées à des espaces mixtes ou hermétiquement privatisés.

« Ici, il n'y a pas de regard », explique Fatima. « C'est important. Une femme peut être elle-même, sans performance. Sans penser à son image. Cela guérit quelque chose. »

J'ai observé des grand-mères qui prennent soin de petites-filles, des amies qui se gommaient mutuellement le dos, des femmes qui venaient seules et qui fermaient les yeux dans la chaleur comme si elles priaient. Il y avait une sorte d'économie de soin, de bienveillance silencieuse. Personne n'était jugée, personne ne comparait. Le hammam, c'est l'antithèse des réseaux sociaux.

« Avant, raconte Fatima, le hammam était aussi un lieu d'information. Les femmes apprenaient les nouvelles du quartier, parlaient de leurs vies, trouvaient du soutien. Maintenant, tout le monde regarde son téléphone, même ici. Mais le hammam continue, malgré cela. »

Les rituels selon les saisons et les événements

Le hammam fonctionne différemment selon le contexte. En semaine, il y a surtout les femmes du quartier, les mères, les retraitées. Le vendredi est un jour d'afflux touristique mineure. Les rites ponctuels sont aussi importants : avant un mariage, les femmes viennent se préparer chez Fatima. Après l'accouchement, on vient se « remonter ». En période de deuil, on vient aussi, pour se laver du chagrin, symboliquement. Le hammam traverse les étapes de la vie.

Conseils pratiques pour visiter un vrai hammam

Pour quiconque désire vivre cette expérience sans tourner dans les pièges classiques, voici ce que j'ai appris chez Fatima.

Avant : venez avec une tenue de rechange et un petit sac. Beaucoup de hammams vous fourniront une bassine pour porter vos affaires. Enlevez montre, bague, collier. La chaleur expande les métaux, et surtout, vous n'en avez pas besoin. Mangez légèrement deux heures avant ; le ventre lourd dans la chaleur extrême n'est pas agréable.

Pendant : la progression est pensée. Ne précipitez pas votre départ de la chambre froide vers la chambre chaude. Laissez votre corps s'adapter. Si vous avez une tension artérielle basse, si vous êtes enceinte ou si vous avez des problèmes cardiaques, consultez un médecin. La chaleur extrême n'est pas pour tout le monde. Buvez de l'eau si possible. Respirez lentement. Le gommage se fait généralement au moment où votre peau est bien humidifiée, souvent après dix à quinze minutes dans la chambre chaude.

Après : le hammam vous laisse extrêmement hydratée temporairement, mais extrêmement déshydratée ensuite. Buvez beaucoup. Laissez votre peau respirer avant de vous maquiller ou de vous appliquer des produits. L'idéal serait de rester nu ou en vêtement léger une ou deux heures. Dormez bien cette nuit-là.

Chercher le vrai : un vrai hammam traditionnel aura peu ou pas de signalisation touristique. On y arrive en demandant à des habitants. Les prix seront bas, uniformes, non négociables. Il y aura surtout des femmes du quartier, pas une queue de touristes. Les produits vendus sur place seront minimaux ou inexistants. Si on vous propose un forfait « Hammam Deluxe » ou un « gommage royal », ce n'est pas le bon endroit.

Une forme de résistance silencieuse

Regarder Fatima verser l'eau chaude avec une économie parfaite de geste, voir comment elle lit le corps des femmes comme un texte ancien qu'elle sait par cœur, cela m'a convaincue que je witnessais une forme de résistance silencieuse contre l'uniformisation globale. Elle ne manifeste pas, ne publie pas de manifeste. Elle continue, simplement, à faire ce qu'on lui a enseigné. Elle demande le même prix à tous. Elle refuse d'augmenter artificiellement ses tarifs. Elle transmet à des jeunes femmes qui peut-être, qui probablement, finiront par quitter ce métier. Mais pour l'instant, elle le fait.

Le hammam de Fatima est un îlot. Dans une ville qui change, qui se modernise, qui se densifie, c'est un point immobile. On peut le voir comme archaïque. Ou on peut le voir comme subversif : un lieu où les logiques du capitalisme, de la consommation, de la performance n'ont pas prise. Un refuge pour les femmes qui, pendant une heure, peuvent choisir de ne pas être visibles, ne pas être jugées, ne pas être productives.

« Continuez », lui ai-je demandé un matin en quittant le hammam, la peau douce pour la première fois en mois, l'esprit léger. « Même si c'est difficile, continuez. »

Elle a ri, d'un rire bienveillant et un peu fatigué. « Tant que je serai là, dit-elle, le hammam sera là. Après moi ? C'est aux dieux de décider. Je ne peux contrôler que ce qui est dans ma main. »

En conclusion

Trois mois après ma visite, j'ai reçu un message de Zahra, l'une des apprenties de Fatima. Elle a utilisé quelques dirhams d'économies pour restaurer la chambre froide du hammam. Pas de rénovation complète ; juste les carreaux craquelés remplacés, le mur rebadigeonné. Un petit acte de perpétuation. Ces gestes, infinitésimaux à l'échelle du monde, sont peut-être tout ce qu'on peut offrir aux pratiques menacées : non pas les sauver au sens grandiose, mais continuer à croire en elles, jour après jour.

Le Hammam Zainab ne figurera jamais dans les guides touristiques grands publics. Fatima ne tournera pas dans un documentaire Netflix. Mais quelque part, une Française rentrée chez elle pense à la chaleur de ce bain, aux mains de Fatima sur sa peau, et elle sait qu'elle y retournera. C'est peut-être la seule immortalité dont avait besoin ce hammam : vivre dans la mémoire corporelle de ceux qui l'ont visité, et les inciter à revenir, encore et encore, pour que rien ne change.

Questions fréquentes

Faut-il être dénudée au hammam ? Puis-je garder un maillot de bain ?

Techniquement, vous pouvez garder un maillot, mais ce n'est pas la tradition. Les hammams marocains fonctionnent mieux sans vêtements car la chaleur pénètre plus efficacement. Fatima respecte votre choix, mais elle vous expliquera gentiment que ce n'est pas l'idéal. La nudité est un espace sécurisé et non mixte, donc culturellement non problématique.

Combien de temps dure une séance complète ?

Généralement 45 minutes à une heure. Cela inclut le temps d'adaptation à la chaleur, le gommage, le rinçage et le repos. Chez Fatima, il n'y a pas de minuteur strict ; cela dépend de comment votre corps répond à la chaleur.

Est-ce sûr de visiter un hammam seule en tant que touriste ?

Oui. Les hammams sont des espaces de femmes pour les femmes, et l'atmosphère est sécurisante. Il est même courant de venir seule. La seule prudence à avoir est de bien surveiller vos affaires dans la chambre froide, comme dans n'importe quel espace public au Maroc.

Comment trouver un hammam traditionnel et non touristique ?

Demandez à des habitants locaux, à votre hôtel (auberge ou riad simple), ou à des guides qui n'ont pas de partenariats commerciaux. Un vrai hammam n'aura pas de site web, peu ou pas de signalisation. Les tarifs seront identiques pour tous et très bas (moins de 5 euros en général).

Y a-t-il des risques sanitaires dans les hammams marocains ?

Le hammam de Fatima est très propre, l'eau est régulièrement renouvelée. Cependant, les espaces chauds et humides peuvent favoriser certaines infections cutanées. Assurez-vous de ne pas avoir d'égratignures ouvertes, évitez de toucher votre visage, et portez des tongs si vous le souhaitez. Le gommage agressif peut irriter si votre peau est sensible.

Pourquoi le kessa (gant de gommage) enlève autant de peau ?

Le kessa est fibreux et abrasif. Il enlève la couche de peau morte que nous accumulons naturellement. C'est normal et sain. En une séance, vous pouvez éliminer plusieurs mois d'accumulation. Ne soyez pas choquée par la quantité ; c'est le signe que le gommage fonctionne.

Puis-je apporter mon propre savon ou produit cosmétique ?

Vous pouvez, mais Fatima recommande de ne rien apporter. L'eau chaude et le kessa suffisent. Si vous avez une peau très sensible ou une condition dermatologique, discutez-en avec elle avant. Elle peut adapter le traitement.

Combien coûte le Hammam Zainab ? Les tarifs ont-ils augmenté ?

L'entrée coûte environ 20 dirhams marocains (environ 2 euros). Le service de Fatima ajoute 15 dirhams de plus. Ces tarifs n'ont pas augmenté depuis des années, par principe de Fatima. C'est exceptionnellement bas et restera stable.