Portrait

Marcus, libraire-voyageur qui cartographie les bibliothèques cachées d'Europe

JM
Julien M.
· 9 min de lecture

Depuis quinze ans, Marcus sillonne les routes européennes pour dénicher et documenter les plus belles petites bibliothèques oubliées. Un projet de passion qui redonne vie à ces temples de papier.

Marcus ne ressemble pas à un aventurier. Chemise étriquée, cheveux gris ondulés, lunettes rondes : il pourrait être comptable ou professeur de latin. Mais il y a quinze ans, cet homme a abandonné un emploi confortable en Suisse pour parcourir l'Europe à la recherche de quelque chose que presque personne ne cherche : les bibliothèques cachées, oubliées, menacées de fermeture. Pas les grandes, celles que les guides touristiques encensent. Non. Les petites, nichées dans des châteaux décrépits, des manoirs normands, des monastères perdus, des caves de villes moyennes. Celles que les habitants eux-mêmes ne connaissent plus. En épousant cette quête, Marcus a transformé un rêve nostalgique en mission documentaire palpable. Nous l'avons suivi pendant deux semaines à travers quatre pays pour comprendre ce qui pousse un homme à consacrer sa vie à la préservation de ce bien immatériel que représentent ces lieux de savoir.

Un départ suisse dans l'urgence du temps

Marcus Gerwold a grandi en Valais, fils d'un bibliothécaire cantonal et d'une professeure de littérature. L'amour des livres lui coulait dans les veines, mais ce n'est que vers quarante-deux ans qu'il a compris qu'il ne pouvait pas se contenter de gérer des collections modernes. Un héritage personnel a cristallisé le changement : la découverte, dans une grange de Chillon, d'une bibliothèque du 19e siècle, conservée par une famille depuis quatre générations, qui allait être dispersée aux enchères. Marcus a passé trois mois à la cataloguer bénévolement. Cette expérience l'a vidé de certitudes et rempli d'une certitude nouvelle : ces trésors disparaissaient sous silence.

Il a démissionné de son poste à la Bibliothèque cantonale de Lausanne en 2009. Sa femme de l'époque l'a soutenu les deux premières années. Puis elle a compris que ce n'était pas un hobby, mais une obsession. Ils ont divorcé à l'amiable. Marcus a acheté un petit camping-car bleu Hymer, un vieux portable équipé d'un appareil photo numérique, et s'est lancé.

Les premiers mois ont été chaotiques. Il ne savait pas où chercher, comment accéder à ces lieux, qui contacter. Il a parcouru la Suisse romande, la Savoie, la Bourgogne en frappant à des portes, en demandant aux curés, aux maires, aux notaires s'ils connaissaient des collections privées. Beaucoup l'ont pris pour un fou. Certains l'ont mis à la porte. Mais d'autres, touchés par son sincérité, lui ont ouvert des portes. Et derrière ces portes, il y avait effectivement des mondes oubliés.

La méthode : entre archéologie et détective privé

Assise dans un café de Bruges, face à Marcus qui sirote un café crème, on comprend vite que son travail mêle l'archéologie du savoir, la diplomatie, et une bonne dose de psychologie sociale. Il ne possède aucune formation officielle en conservation ou recherche, ce qui serait un frein ailleurs mais qui, pour lui, signifie une liberté méthodologique précieuse.

Sa technique repose sur trois piliers. D'abord, l'écoute locale : arriver dans un village, se présenter aux habitants, boire des cafés, poser des questions, écouter les histoires. Marcus dit « écouter c'est respirer le lieu ». Deuxièmement, la recherche archivistique : il consulte les registres cadastraux, les inventaires notariés, les études généalogiques, les archives départementales pour remonter les traces de collections historiques. Troisièmement, la visite et la documentation : une fois une piste solide, il négocie l'accès, visite le lieu, photographie, mesure, catalogie selon des standards minimaux.

Nous l'avons accompagné lors d'une de ces missions, en Wallonie belge. Une ancienne école tenue par des jésuites au 19e siècle, convertie en logements. Marcus avait appris par un cadastre que les archives mentionnaient « une bibliothèque », sans plus. Il a retrouvé l'adresse, frappé à la porte d'une maison apparemment ordinaire. Une femme âgée a ouvert. Marcus lui a expliqué son projet, sans prétention, juste avec les faits. Elle a d'abord refusé. Mais au lieu de partir, Marcus a attendu une demi-heure, discuté avec elle de son quartier. Puis elle a dit : « Venez demain, je vais demander à ma sœur. » Le lendemain, les deux femmes l'ont emmené aux combles. Et là, sous les toiles d'araignées, plusieurs centaines de livres religieux du 18e siècle, intacts, en cuir, dorés sur tranche, attendaient depuis cent ans.

Marcus a pris six heures de photographies. Il a mesuré la pièce, noté la température, l'humidité. Il a décrit l'état des livres, établi une liste sommaire. Puis il a offert aux femmes un rapport imprimé, expliquant comment mieux conserver. Il n'a rien pris, rien acheté. Juste documenté.

Les carnets de route et le grand projet numérique

Ce qui distingue Marcus d'un simple collectionneur ou d'un archéologue dilettante, c'est son obsession de la documentation systématique. Il tient des carnets de route depuis le début, annotés à la main, cartographiés. Mais surtout, depuis 2015, il construit une base de données numérique : une plateforme open-source appelée « BiblioHidden » qu'il met à disposition gratuitement.

Cette base ne contient pas les livres eux-mêmes (du moins pas de scans), mais les métadonnées. Chaque lieu, chaque collection identifiée, est géolocalisé. Les utilisateurs (chercheurs, étudiants, libraires, curieux) peuvent consulter : l'histoire du lieu, le nombre de volumes estimé, la période couverte, l'état de conservation, les conditions d'accès si possible, des photographies contextuelles. C'est un travail colossal. Marcus reçoit des dons ponctuels d'universités, de fondations pour la préservation du patrimoine, mais rien de stable. Il vit simplement : le camping-car lui sert de maison, il cuisine lui-même, dort peu.

Lors de notre rencontre, Marcus nous montre son ordinateur portable, ouvert sur la base. Au moment de notre entretien, environ 340 sites étaient documentés à travers l'Europe : Suisse, France, Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Autriche, République tchèque, Italie, Espagne. Chaque fiche est rédigée en trois langues : français, anglais, allemand. Le projet n'est subventionné par aucune institution majeure. Marcus a postulé auprès de l'Union européenne, de plusieurs fondations. Il a reçu des refus polis. « Ils me disaient : c'est intéressant, mais ce n'est pas assez urgent. L'urgent, c'est le climat, les réfugiés, les maladies. Personne ne meurt faute de vieilles bibliothèques », me dit-il avec un sourire triste.

Pourtant, plusieurs universités, notamment en Belgique et en Suisse, ont commencé à utiliser BiblioHidden pour leurs recherches en histoire du livre et en histoire culturelle régionale. Une petite reconnaissance, mais pour Marcus, c'est l'essence du projet : faire ressortir ces lieux de l'invisibilité académique.

Les défis du terrain : émotion, éthique, bureaucratie

Parcourir seul l'Europe en quête de bibliothèques cachées peut sembler romantique. La réalité est plus rugueuse. Marcus nous confie ses trois grandes sources de friction : les propriétaires méfiants, la détérioration des collections, et sa propre santé mentale.

Sur la méfiance : beaucoup de gens rechignent à révéler l'existence de leurs collections. Raison souvent financière (peur que l'État ne réclame des impôts ou ne demande une restauration coûteuse), raison de sécurité (un lieu très ancien n'a pas été isolé pour rien), ou raison psychologique (ces livres sont un héritage intime qu'on ne partage pas). Marcus dit qu'il a dû accepter que 60 à 70 % des pistes qu'il suit ne mènent à rien. Des rumeurs, des imprécisions, des portes fermées. Il n'insiste jamais. C'est un code éthique qu'il s'est fixé : « Documenter, ne pas envahir. »

Sur la détérioration : en visiter une en 2015 et la revoir en 2022 l'a traumatisé. L'humidité l'avait rongée, les couvertures s'effondraient. Le propriétaire, décédé, n'avait pas laissé d'instructions. La nouvelle famille ne savait pas comment la traiter. Marcus a passé une nuit entière à pleurer dans son camping-car. C'est là qu'il a compris que la documentation ne suffisait pas. Il a alors commencé à proposer, quand il le pouvait, des conseils de conservation basique : films protecteurs, contrôle d'humidité, rangement approprié. Il a financé sur ses propres deniers certains achats (déshumidificateurs, boîtes de protection).

Puis il y a la solitude. Quinze ans sur les routes, seul, à dormir dans un camping-car bleu, c'est beaucoup. Marcus a suivi une thérapie à distance. Il a un petit groupe sur Discord composé d'autres collectionneurs et archivistes européens qui deviennent ses amis virtuels. Il dit : « Ce n'est pas une vie conventionnelle. Elle ne plaît pas à tout le monde, même pas à ma famille. Mais je n'ai jamais eu l'impression de faire du temps mort. »

Rencontres de voyageurs : comment utiliser sa ressource

Bien sûr, des voyageurs francophones se demandent : comment puis-je utiliser le travail de Marcus ? Comment visiter ces lieux ? C'est une question qui revient. Et la réponse est nuancée.

BiblioHidden n'est pas un guide touristique. Beaucoup de sites documentés ne sont pas ouverts au public. Certains sont privés, d'autres ne sont accessibles que sur demande écrite avec justificatif. Quelques-uns accueillent les visiteurs, mais de manière très encadrée. Marcus refuse catégoriquement de transformer ces lieux en attractions. Il nous l'a dit clairement : « Le moment où ces bibliothèques deviendraient des attractions Instagram, ce serait la fin de ma mission. Elles seraient dénaturées. » Donc, pour les voyageurs, l'accès dépend du contexte local.

Néanmoins, certaines villes ont des bibliothèques semi-cachées accessibles au public. Marcus, dans ses notes, indique lesquelles. Par exemple, en Belgique, la Bibliothèque de l'Abbaye de Stavelot, documentée par Marcus, ouvre au public quatre mois par an. En Suisse, la Bibliothèque du Château de Chillon (l'une de ses premières missions) est partiellement accessible. En France, quelques bibliothèques municipales de petites villes conservent des sections historiques impressionnantes, mais peu connues des touristes.

Marcus propose aussi des visites guidées occasionnelles. Deux ou trois fois par an, pour financer son projet, il organise des « pèlerinages littéraires » : petits groupes (maximum 8 personnes) sur trois jours, dans une région donnée, visitant 3 ou 4 lieux selon les permissions obtenues. Les tarifs sont modestes (environ 250 à 300 euros par personne, transport exclu), juste pour couvrir ses déplacements et ses repas. Les places se remplissent vite, car qui refuserait de passer une journée avec quelqu'un qui ouvre vraiment les portes des lieux cachés ?

Une vie entre passé et futur : le bilan après quinze ans

Assis sur un banc à Bruges, regardant les canaux, Marcus semble paisible, presque philosophe. Nous lui demandons : est-ce que cela en valait la peine ? Abandonner la stabilité, la vie domestique ordinaire, pour des livres ?

Il sourit. « Ce n'est pas vraiment pour les livres. Enfin, si, mais c'est plus que ça. Ce que j'ai découvert, c'est que chaque bibliothèque cachée est un accès à une histoire locale, une mémoire qu'on ne trouve dans aucun manuel. Quand je suis entré dans cette collection en Autriche, j'ai vu des carnets de l'institutrice du village datant de 1887. Dans une autre, des lettres de soldats de la Première Guerre mondiale. Ces traces, sans documentation, seraient perdues. Ce n'est pas du romantisme. C'est de l'archéologie du sens. »

Le projet évolue. Marcus envisage de recruter des « correspondants locaux » : des gens en différents endroits qui pourraient documenter les sites entre ses passages. Il a aussi des discussions en cours avec une université française pour créer un cursus spécialisé en « conservation décentralisée du patrimoine ». Pas de promesses fermes, mais des perspectives. À soixante ans, il dit qu'il n'envisage pas d'arrêter. Peut-être ralentir, recruter, mettre en place des successeurs. Mais l'idée de rentrer chez lui, de s'acheter un appartement et d'abandonner le camping-car ? Non. Pas encore.

Ce qui fascine, en écoutant Marcus, c'est son absence de regret. Oui, il a perdu des relations humaines, de la stabilité financière, la vie en société ordinaire. Mais il a gagné quelque chose de plus rare : une certitude que sa vie compte vraiment, qu'elle change concrètement les choses. Pas dramatiquement. Pas visiblement pour la majorité. Mais pour ces lieux, pour ces histoires, pour les chercheurs qui les découvrent : oui.

Conseils pratiques pour voyager en quête de patrimoine caché

Si notre portrait de Marcus vous a inspiré, sachez que ce type de voyage patrimonial est à la portée des amateurs. Vous ne devenez pas Marcus en deux semaines, mais vous pouvez intégrer cette perspective à vos déplacements.

Premièrement, utilisez BiblioHidden. La base est gratuite, consultable en ligne. Repérez les sites accessibles dans les régions où vous prévoyez d'aller. Contactez les propriétaires directement, avec politesse et justification. Expliquez qui vous êtes, pourquoi vous cherchez à visiter. Soyez flexible sur les horaires et conditions.

Deuxièmement, en amont, contactez les archives locales, les sociétés d'histoire régionale, les libraires indépendants. Ces réseaux savent souvent où se cachent les trésors. Un exemple concret : en visite à Lyon, nous avons poussé la porte d'une petite librairie ancienne. Le libraire, après discussion, nous a indiqué l'existence d'une bibliothèque privée au-dessus d'une pharmacie, datant de 1912, normalement fermée au public, mais dont le propriétaire acceptait les visites sur rendez-vous. C'est là qu'on croise les vraies pépites.

Troisièmement, soyez respectueux. Ces lieux ne sont pas des musées. Les gens qui y vivent ou les conservent font preuve de générosité en vous ouvrant leurs portes. Ne prenez pas de photos sans permission. Ne touchez pas sans autorisation. N'apportez pas cette énergie touristique habituelle qui transforme les lieux en attractions. Rendez-vous vraiment.

Enfin, documentez vos propres découvertes. Marcus accepte les contributions à BiblioHidden. Si vous avez trouvé un lieu digne d'intérêt, décrivez-le, envoyez-lui les éléments. Le projet se construit aussi sur ces mains qui se tendent.

En conclusion

Marcus Gerwold, à travers sa patience, son obsession, et son humilité, représente un type de voyageur qui devient rare. Celui qui ne consomme pas les destinations, mais qui les étudie, les respecte, et les met en lien avec une histoire plus grande. Ceux qui ont passé du temps avec lui disent la même chose : sa présence change votre regard sur le voyage. On cesse de chercher les incontournables pour chercher l'authentique. On cesse de cocher des cases pour creuser des puits.

Son projet BiblioHidden continuera, avec ou sans grand soutien institutionnel. Car ce qui anime Marcus n'est pas la reconnaissance, mais l'acte même de préserver. Chaque nouvelle fiche documentée est une petite victoire contre l'oubli. Et pour les voyageurs qui, comme lui, rêvent d'une autre forme d'exploration, le message est simple : commencez humblement, écoutez les gens, posez des questions. Vous serez surpris de ce qui vous répondra. Les bibliothèques cachées n'attendent que cela : être vues.

Questions fréquentes

Peut-on vraiment visiter les lieux documentés sur BiblioHidden ?

Pas tous. La base répertorie des collections, mais beaucoup sont privées ou fermées au public. Cependant, une centaine de sites environ propose un accès sur rendez-vous ou lors d'événements. Marcus indique dans chaque fiche les conditions d'accès. Il faut toujours contacter à l'avance avec politesse et justification.

Comment Marcus finance-t-il ce projet depuis quinze ans ?

Par une combinaison de dons ponctuels de fondations, de petits contrats de conseil auprès d'universités, et des quelques visites guidées qu'il propose. Son style de vie sobre (camping-car, cuisine maison) rend le projet économiquement viable, mais c'est fragile. Il n'a pas de salaire régulier.

BiblioHidden est-elle vraiment gratuite et ouverte à tous ?

Oui, c'est une initiative open-source. La base est consultable gratuitement en ligne sans inscription obligatoire. Marcus encourage aussi les contributions de passionnés, chercheurs, ou voyageurs qui découvrent des sites.

Faut-il avoir une formation en bibliothéconomie pour faire ce qu'il fait ?

Non. Marcus n'en a pas. Il dit que la formation officielle peut même être un handicap, car elle impose des standards rigides. L'important est la curiosité, l'écoute, le respect éthique, et la discipline méthodologique personnelle.

Y a-t-il un risque que BiblioHidden attire trop de touristes et ruine ces lieux ?

C'est la crainte majeure de Marcus. C'est pourquoi il refuse délibérément de promouvoir le projet auprès des touristes de masse. BiblioHidden cible les chercheurs, les amateurs sérieux, pas les visiteurs en transit. C'est un équilibre fragile qu'il tient jalousement.

Peut-on contacter Marcus directement pour proposer des lieux ou organiser une visite guidée ?

Oui, via BiblioHidden. Un formulaire de contact existe sur la plateforme. Marcus répond généralement en une ou deux semaines. Les propositions de sites sont étudiées selon la priorité (localisation, urgence de conservation, accessibilité).

À quel moment de l'année organise-t-il ses visites guidées ?

Généralement au printemps et en automne, quand le climat européen est stable. Les dates sont annoncées environ deux mois à l'avance via la plateforme BiblioHidden. Les places sont limitées à 8 personnes maximum par groupe.

Que devient une bibliothèque cachée quand le propriétaire décède ou que le lieu change d'usage ?

C'est la grande question que Marcus redoute. Il tente de sensibiliser les propriétaires à mettre en place des instructions de conservation ou de succession. Parfois, il aide à trouver des institutions (musées, archives régionales) disposées à reprendre les collections. Mais il ne peut pas tout sauver, et c'est sa plus grande frustration.