Lucia, meneuse de randonnées féministes dans les Alpes suisses
Dans les Alpes valaisannes, Lucia propose des treks réservés aux femmes depuis dix ans. Son combat : montrer que la montagne n'est pas un club masculin. Portrait d'une guide qui redessine les règles de l'alpinisme.
Lucia a quarante-trois ans, les mains calleuses d'une guide de montagne, un sourire qui ne flanche jamais et une conviction qui dérange autant qu'elle inspire : les femmes n'ont pas besoin de permission pour gravir les sommets. Depuis 2014, elle propose des randonnées réservées aux femmes dans les Alpes valaisannes, loin du modèle classique où un guide (souvent masculin) dicte le rythme à des groupes mixtes. Pendant une semaine, j'ai suivi Lucia et cinq randonneuses, du Haut Lac de Derborence aux névés du Diablerets, pour comprendre comment une simple idée—« et si on changeait la montagne ? »—a transformé la vie de centaines de femmes qui ne se croyaient pas faites pour l'altitude.
La montagne, cette terre interdite
Quand Lucia raconte son enfance dans la vallée du Rhône, son accent valais devient plus prononcé. Elle se souvient de son père, vigneron et amateur de ski, qui l'emmène sur les pistes dès trois ans. « Pas comme un garçon, dit-elle. Comme un enfant qu'on protège. »
La différence est ténue, mais elle s'accumule. À l'école, les filles sont excusées des sorties en montagne si elles ont mal au ventre. Ses copines parlent de la rando comme d'une corvée. Les guides qu'elle croise—tous des hommes—ne posent jamais de questions à leurs clients masculins, mais demandent aux femmes si elles n'ont pas trop froid, si la pente n'est pas trop raide, si elles veulent faire une pause. « C'est pas du service, c'est de la condescendance, » dit Lucia en secouant la tête.
À dix-huit ans, elle grimpe le Cervin seule, fait de l'escalade, devient monitrice de ski. Mais dans le domaine du trekking et de l'alpinisme, elle remarque une absence cruelle : il n'y a presque aucune femme qui décide pour elle-même, qui prend l'initiative, qui dit « je vais jusqu'en haut ». Il y a des femmes qui suivent. Des épouses. Des copines. Rarement des pionnières.
« C'est pas conscient, la plupart des temps, » explique-t-elle pendant que nous grimpons vers le Lac de Tanay. « Les guides hérédères leur disent 'vous êtes courageuses', comme si gravir 1800 mètres c'était escalader l'Everest. Et les femmes finissent par le croire. Elles deviennent courageuses de se lever le matin, pas courageuses d'explorer. »
La naissance d'un modèle différent
Lucia a trente-trois ans quand elle crée son entreprise de guides. Elle attend quelques années, accumule les références, et puis en 2014, elle propose une première randonnée : trois jours, groupe de femmes seulement, itinéraire non-négociable mais rythme flexible. Douze femmes s'inscrivent. À la fin, onze demandent de revenir l'année suivante.
« Je n'ai rien inventé de révolutionnaire, » insiste-t-elle. « J'ai juste dit : vous décidez ensemble du rythme, je n'impose rien, on parle de ce qu'on vit, on n'a pas honte de souffler. » Cette philosophie simple a un effet magique. Les femmes qui ont toujours couru après le groupe d'hommes découvrent qu'elles peuvent marcher à leur cadence. Celles qui ne parlaient jamais trouvent leur voix sur un plateau alpin. Celles qui doutaient se demandent soudain : « Et si j'étais capable de plus ? »
Dix ans plus tard, Lucia emploie trois autres guides (deux femmes, un homme), propose entre douze et seize expéditions par an, du simple GR à la traversée du Mont-Blanc en quatre étapes. Son carnet est rempli dix-huit mois d'avance. Elle refuse du monde. Les demandes d'entreprises qui veulent « du team-building féminin » ou des agences de voyage qui cherchent à « copier son modèle » ? Elle dit non.
« Je fais pas ça pour devenir un brand, » répète-t-elle. « Je fais ça parce qu'une femme de soixante-deux ans qui grimpe le Wildstrubel pour la première fois, c'est pour moi plus important que tous les influenceurs du monde. »
Une semaine en altitude : trois générations de femmes
Le groupe que je suis ce juillet compte cinq femmes : Sylviane, soixante-quatre ans, avocate à la retraite de Genève ; Marianne et Stéphane, mère et fille, quarante-deux et vingt-trois ans, du Jura français ; Inès, trente et une ans, architecte de Lausanne, première fois en montagne sérieusement ; et Rebecca, cinquante-sept ans, professeure d'histoire de Berne, qui a toujours aimé les montagnes mais qui « n'osait jamais le dire trop fort ».
Le matin du départ, à la gare de Leukerbad, Lucia fait un point logistique simple, sans dramatisation. Température jour/nuit, eau à boire, rythme : on s'arrête quand on en a besoin, pas quand le guide décide. Départ neuf heures. Pas 8h30. Pas 9h30. Neuf heures, parce que le groupe a voté.
Dès le premier jour, sur le sentier qui monte vers le Haut Lac de Derborence, je remarque l'absence d'encouragements paternalistes. Pas de « allez, vous êtes presque au sommet ! » quand on a encore 800 mètres. Pas de regard inquiet vers la plus âgée. Lucia pose des questions pratiques : le souffle ? Les pieds ? À boire ? Et elle marche devant, du même rythme que le groupe, pas en tant que référente mais comme égale.
Au refuge du Voiron, le deuxième jour, Rebecca sort de sa tente vers dix-sept heures et dit à voix haute : « Je n'ai jamais pensé que je ferais ça à soixante ans. » Elle ne demande la permission de personne. Lucia, qui prépare le dîner dehors, lui sourit. « T'es pas finie, » dit-elle simplement.
Marianne et sa mère Stéphane dorment côte à côte dans une tente partagée. Ce voyage, m'explique Marianne plus tard, c'est la première fois que sa mère lui parle « d'adulte à adulte » sans que le père soit là pour médiatiser. Sur le sentier, elles marcent ensemble ou séparées selon leur énergie. Pas de hiérarchie. Pas de responsabilité. Juste deux femmes qui respirent du même air de montagne.
Le poids des préjugés et les joies de la rupture
Lucia ne nie jamais les obstacles pratiques : équipement plus cher pour les femmes, tailles souvent mal adaptées pour les sacs à dos, toilettes inexistantes après 2000 mètres. Mais elle refuse de les présenter comme des raisons de renoncer. « C'est juste des problèmes à résoudre, » dit-elle. Elle travaille avec deux fabricants de matériel qui font des versions féminines pensées vraiment, pas juste des couleurs roses. Elle demande à ses randonneuses de ramener leurs besoins d'hygiène : il n'y a pas de honte à demander un endroit discret.
Les vrais obstacles, c'est ailleurs. C'est le mari qui dit « t'es sûre que tu vas pas te faire mal ? ». C'est le médecin qui, à cinquante-sept ans, demande un bilan cardiaque supplémentaire à la femme mais pas à l'homme. C'est la voix qui, en soi, demande : « Et si je ne suis pas à la hauteur ? »
Pendant la traversée du Diablerets, Inès ralentit sensiblement. C'est la plus jeune du groupe, la plus urbaine, celle qui « n'a aucune raison » d'être fatiguée avant ses aînées. Lucia la laisse derrière, puis revient marcher à ses côtés. « T'as mal quelque part ? » demande-t-elle. Inès dit non. « Alors pourquoi tu ralentis ? ». Inès souffle : « J'ai peur de pas y arriver. »
Lucia s'assoit. Elles restent dix minutes sans parler. Puis Lucia dit : « Écoute, j'ai vu quelque chose. Tu arrives à marcher. Tu respires. Tu veux arriver au sommet ? » Inès fait oui de la tête. « Alors tu vas y arriver. Pas parce que tu es courageuse. Pas parce que je le dis. Mais parce que ton corps le peut. Et ton cerveau peut arrêter de lui mentir. »
Elles arrivant au sommet du Diablerets à 15h45. Inès pleure, non pas d'épuisement, mais de réalisation. Elle a grandi dans une maison où les femmes « n'étaient pas du genre aventurière ». Sur ce sommet, elle découvre qu'elle n'a jamais eu besoin de permission. Juste d'une femme qui ne lui posait pas la question.
L'effet réseau : de la montagne à la vie quotidienne
Quand je demande à Lucia si ses randonneuses ressentent des effets sur leur vie au-delà des Alpes, elle rigole. « J'ai pas d'étude scientifique. Mais je te dis les histoires que j'entends. »
Sylviane, l'avocate retraitée, a voté pour la première fois de sa vie pour une candidate féministe. Pas parce qu'une rando l'a radicalisée, mais parce qu'elle a réalisé sur un plateau alpin qu'elle n'avait pas à demander permission pour ses choix politiques, lui dit-elle au dernier jour. Rebecca a demandé à enseigner des cours d'histoire de l'alpinisme féminin, un sujet ignoré. Marianne a rompu avec son petit ami qui « trouvait étrange qu'elle prenne du temps pour elle ».
Lucia hoche la tête comme si elle entendait pour la dixième fois. « C'est pas de la magie, c'est juste cohérent, » dit-elle. « Quand une femme réalise qu'elle peut se fier à son corps, qu'elle peut prendre des décisions en groupe sans demander la permission d'un homme, qu'elle peut souffrir et continuer quand même, elle change. Elle voit partout où elle a accepté des miettes. »
Son impact commence à se voir en Valais. D'autres guides femmes lui demandent conseil. Des écoles l'invitent pour parler des filles et de la montagne. Des mères lui écrivent pour dire merci d'avoir montré à leur fille qu'un corps de femme était un corps de randonneuse.
Au-delà du groupe : les défis du modèle économique
Ce que Lucia ne montre pas sur les sentiers, c'est l'administratif. Elle vend une expérience, pas un service corporate. Cela veut dire : pas de marges confortables. Elle paye ses guides au-dessus de la moyenne du canton, elle limite volontairement les groupes à cinq ou six personnes (quand des agences en mettent quinze), elle refuse les forfaits tout compris qui déshumanisent l'expérience.
« Je vaux économiquement combien, une femme qui refuse les marchés juteux ? » demande-t-elle en souriant. « Je vais pas devenir millionnaire. Mais je dors bien. »
Elle cherche depuis trois ans à transférer ses savoirs. Pas de franchise, pas de copie : une vraie formation pour que d'autres femmes, en Suisse ou au-delà, puissent créer leur propre modèle. Elle a une candidature d'une femme du Valais qui veut proposer des randos pour les femmes migrants. Une autre de Chamonix qui veut des treks alpins mixtes mais dirigés à parts égales par des hommes et des femmes.
« Le jour où je peux fermer mon calendrier et que deux autres Lucia fassent le même travail quelque part d'autre, j'aurai réussi, » dit-elle. « Pas réussi businesswise. Réussi vraiment. »
Portrait de fin de rando : qui est Lucia hors des sentiers
Le dernier soir, refuge du Wildstrubel, Lucia prépare un risotto sur un réchaud. Elle a une routine où elle met un pied devant l'autre sans y penser, un geste qui dit des années de cuisine en altitude. Elle porte un vieux sweat volé à un copain, ses cheveux gris sont attachés n'importe comment, elle a un bleu sur le genou où elle s'est cognée deux jours avant.
Elle n'habite pas la montagne. Elle habite une maison de village à Sierre, proche du Rhône, vieille bâtisse qu'elle a rénovée avec ses mains et celles de ses proches. L'hiver, elle travaille peu—deux ou trois randos en raquettes—et passe son temps à lire, à skier seule, à recevoir chez elle. Elle a un chat qui s'appelle Rimbaud. Elle n'a pas d'enfants. Elle dit que la montagne en est devenue son enfant, un peu ironiquement.
Ses parents, vigneron et infirmière, ne comprenaient pas au début pourquoi elle transformait la montagne en métier. Son père mort depuis quinze ans lui aurait dit « tu gagnes rien », elle en est presque sûre. Sa mère, quatre-vingt-trois ans, assiste à chaque expédition majeure, marche autant qu'elle peut, puis regarde de loin.
Lucia ne prétend pas être une figure politique. Elle ne donne pas de conférences TED. Elle n'a pas d'Instagram. Elle n'a pas écrit de livre de développement personnel. Elle fait juste son travail, avec l'intention qu'une femme, un jour, se demande « pourquoi je ne pourrais pas ? » et réalise que la réponse est : elle le peut.
La montagne comme métaphore et comme réalité
À la dernière halte du trek, à 2700 mètres, avant de redescendre, tout le groupe se tient côte à côte. Pas en selfie. Juste en regardant l'horizon : l'Appenzell, le Jura français, le Valais qui s'étend comme un catalogue géographique. Personne ne parle.
Lucia s'assoit à côté de moi et murmure : « Tu sais ce qui est fou ? Aucune d'elles ne croyait pouvoir être ici. Et elles sont là. Pas besoin de montagne supplémentaire. Pas besoin de permission. Elles ont juste marché. »
Elle se tait. Puis elle ajoute : « C'est bête à dire, mais c'est ça. Les femmes, on a marché des kilomètres dans tous les sens sauf vers nous-mêmes. La montagne, elle force à aller vers soi. Pas d'endroit pour fuir. Juste la pente, le souffle, et la vérité qu'on peut le faire. »
Quand j'ai retrouvé Lucia six mois plus tard, en novembre, pour faire un suivi, elle montait une nouvelle rando « pour les femmes qui doutent encore ». Le carnet était plein. Vingt-deux femmes. Trois générations. Deux nationalités. Un refuge de montagne qui n'avait jamais accueilli un tel groupe.
« T'as réussi ton truc, » lui ai-je dit. Elle a secoué la tête : « Non. Je continue. La montagne, c'est pas une réussite. C'est un commencement. »
En conclusion
Lucia n'a pas changé la montagne. Elle l'a juste restituée à celles qui n'avaient jamais cru qu'elle leur appartenait. Dans un monde où les femmes reçoivent tant de messages disant « sois prudente », « sois à ta place », « tu risques trop », elle propose l'inverse : marche, respire, découvre ce que tu peux vraiment. Ce n'est pas un discours motivationnel. C'est une guide qui prépare du risotto en altitude et qui sait que le changement commence quand on arrête de demander permission.
Ceux qui voudront rejoindre une rando Lucia devront attendre. Son agenda de 2026 affiche complet. Mais elle prépare quelque chose : des formations pour former d'autres guides femmes, un projet pan-alpin, un refus volontaire de grandir trop vite. Car ce qui compte pour elle, ce n'est pas le nombre de femmes qu'elle guide. C'est le nombre de femmes qui, après l'avoir quittée, deviennent leurs propres guides. Sur la montagne et ailleurs.
Questions fréquentes
Peut-on rejoindre une rando Lucia si on n'a aucune expérience en montagne ?
Oui, mais faut être patiente. Le carnet de Lucia est rempli 18 mois d'avance. Elle propose des treks de tous niveaux (GR simple à alpinisme), mais accepte uniquement les femmes. Le prix démarre à 900 francs suisses pour trois jours, incluant le gîte mais pas le transport.
Pourquoi des randos réservées aux femmes ? Ce n'est pas aussi de la discrimination ?
Lucia l'a expliqué pendant mon interview : c'est pas un club fermé, c'est une réparation temporaire. Partout, des groupes mixtes sont guidés par des hommes. Elle crée un espace où les femmes n'ont pas à douter d'elles-mêmes en silence. C'est un choix, pas une interdiction. Les hommes gardent les montagnes ; une trace devrait reviendre aux femmes.
Lucia a-t-elle un site pour s'inscrire ou faut-il se renseigner différemment ?
Elle n'a pas de site marchand. Elle reçoit les demandes par email et par bouche-à-oreille. Ceux qui veulent vraiment s'inscrire doivent faire un effort minimal : trouver son adresse via son entreprise « Lucia Guides Alpes » ou par des sources valaisannes locales.
Est-ce que le modèle de Lucia s'exporte ailleurs qu'en Valais ?
Elle forme actuellement d'autres guides dans les Alpes (France, Italie, Suisse). L'idée n'est pas de copier-coller son entreprise, mais de créer des espaces similaires adaptés à chaque région. Deux projets sont en cours de développement pour 2025.
Lucia elle-même continue à monter en altitude ou elle ne guide que ?
Elle grimpe pour elle, seule ou avec amis, l'hiver surtout. Elle dit que si elle arrêtait de marcher pour son plaisir, elle deviendrait une « machine guide ». Elle monte environ quinze jours par an hors des rendez-vous professionnels.
Quel âge minimum ou maximum pour rejoindre une rando Lucia ?
Aucun minimum formellement fixé, mais elle accepte rarement des femmes sous 18 ans. Pas de maximum : sa randonneuse la plus âgée avait 78 ans. Le facteur n'est pas l'âge, c'est la volonté réelle et la capacité physique du moment.
Ce reportage est-il une publicité ? Y a-t-il un conflit d'intérêt ?
Non. Lucia ne paie rien, je n'ai signé aucun partenariat. Elle m'a laissé suivre une rando, je l'ai payée comme toute autre cliente. C'est un portrait journalistique libre. Vacanceo reste indépendant.
Peut-on contacter Lucia pour une question directe sur ses randos ?
Les demandes d'information se font via recherche locale « Lucia Guides Alpes » ou bouche-à-oreille dans les communautés de trekking suisses. Elle répond peu aux emails non-motivés, donc l'approche compte.