Jesús, le cartographe des sentiers oubliés des Andes boliviennes
Pendant vingt ans, Jesús Mamani a exploré à pied les chemins incas cachés de Bolivie. Sans carte ni GPS, il les redessine pour les voyageurs curieux. Un portrait de celui qui ramène la géographie vivante.
Il n'existe pas de Jesús Mamani dans les guides touristiques. C'est voulu. Depuis deux décennies, ce guide bolivien de quarante-sept ans arpente les hauts plateaux et les vallées escarpées des Andes, non pas pour conquérir des sommets célèbres, mais pour retrouver et documenter les sentiers qui reliaient autrefois les villages quechua et aymara. Il les cartographie à la main, sur des cahiers d'écolier. Il les teste en toutes saisons. Il raconte l'histoire des pierres, des sources, des anciens refuges. Pas de selfie, pas de course contre la montre. Juste une quête obstinée de réenracinement géographique dans un pays où les cartes coloniales effacent encore les chemins du peuple.
Comment une fausse randonnée a changé sa trajectoire
Jesús grandit à Oruro, ville minière du sud-ouest bolivien. Ses parents travaillent à la coopérative d'extraction d'étain. À dix-huit ans, il s'enfuit trois mois en prétendant étudier à La Paz. En réalité, il marche. Il suit son oncle, herboriste, qui connaît les vallées par cœur et peut nommer chaque plante, chaque pierre, chaque fonte glacière. Cette marche initiatique, il la cache à sa famille.
À vingt-trois ans, il accepte un emploi de guide dans une agence de trekking de Cochabamba. C'est là qu'il découvre l'imposture organisée : les circuits proposent toujours les mêmes trois itinéraires, balisés, sécurisés, génériques. Les sentiers parallèles, ceux que les paysans empruntaient encore régulièrement, restent invisibles. « Les touristes ne demandaient pas mieux que de suivre une trace déjà creusée par cent groupes avant eux. Mais moi, je voyais tous ces chemins fermés, ces raccourcis oubliés. Je me demandais : qui va les écrire, ces chemins ? Qui va dire qu'ils existent ? »
Il commence à faire des carnets. De petits dessins, au crayon de papier. Rien de professionnel. Juste des lignes qui tentent de restituer les bifurcations, les points d'eau, les grottes refuges. Son patron d'alors trouve cela farfelu. Mais un archéologue français en passage à Cochabamba remarque ces cahiers. Il le pousse à continuer. À vingt-six ans, Jesús quitte l'agence et se finance en donnant des cours d'espagnol aux routards de passage. Le reste du temps, il marche et dessine.
Une méthode sans technologie, par la répétition et l'écoute
Son protocole étonne autant qu'il fascine. Jesús n'utilise ni GPS, ni drone, ni application mobile. Il empile les saisons. Chaque sentier qu'il documente, il le parcourt au minimum six fois : une en saison sèche, une en période humide, une au crépuscule, une l'aube, une avec un villageois qui l'a emprunté enfant, une seul. À chaque passage, il mesure au pas compté, note les changements de luminosité, les variations de débit des cours d'eau, les moments où le chemin devient invisible.
Il s'arrête dans les hameaux pour parler aux anciens. Ces conversations durent parfois des jours. Un vieil homme de quatre-vingt-dix ans lui raconte comment son père conduisait les lamas par ce même col, il y a soixante-dix ans. Une femme se souvient que sa mère prenait ce raccourci pour rejoindre un sanctuaire d'altitude lors des fêtes de Tinku. Jesús écrit tout. Ses cahiers ne contiennent pas que des tracés : ce sont des archives orales transformées en géographie.
Les cahiers eux-mêmes ont une physicité particulière. Ils sont reliés avec du fil de laine teinte, des couvertures renforcées avec du cuir recyclé. Les pages sont numérotées à la main. Des annotations au crayon, à l'encre noire, parfois en quechua. Jesús affirme que le papier doit garder la trace du temps, du voyage, de l'hésitation. « Une carte GPS, elle est figée. Elle prétend que tout ce qui compte se voit de haut. Moi, je veux que le sentier reste vivant. »
Une cartographie au service des communautés oubliées
Depuis dix ans, Jesús ne guide plus les touristes pour l'argent. Il accepte les personnes que son instinct lui dit de guider : chercheurs, photographes de terrain, randonneurs qui lisent et qui posent des questions en marchant. Il demande le minimum pour vivre. Beaucoup de ses expéditions se font bénévolement, pour les communautés autochtones qui veulent documenter l'histoire de leurs propres chemins.
En 2019, il collabore avec une association quechua pour redessiner les routes du sel entre Salinas de Garcí Mendoza et les vallées. En 2021, il guide une équipe de cartographes participatifs de l'université d'Oruro qui veulent montrer comment les populations quechua géraient territorialement la montagne avant la colonisation. En 2023, des jeunes Aymara lui demandent d'aider à recréer les sentiers de transhumance que le changement climatique et la main-mise des mineurs ont presque effacés.
Ce qu'il cartographie n'est jamais purement géographique. C'est une restitution de souveraineté. Chaque sentier redécouvert, chaque bifurcation nommée, c'est un morceau de territoire redevenu visible pour ceux qui y vivent. Et quand une gouvernante métisse de Potosí ou un collectif de femmes quechua vient demander à Jesús de documenter les routes spirituelles menant aux sommets sacrés, il accepte. Il comprend que le cartographe est aussi, implicitement, un archiviste des dignités.
La tension entre partage et protection de ces chemins
Jesús fait face à un dilemme qu'il formule avec prudence. Montrer ces sentiers aux voyageurs de bonne volonté, c'est les ramener à la conscience collective. Mais c'est aussi risquer qu'ils soient envahis, dégradés, « touristifiés ». Un sentier qui relie trois villages quechua depuis des siècles devient une attraction Instagram. Des bootleggers de l'aventure le promettent dans des brochures sans jamais l'avoir parcouru. Des porteurs mal préparés abandonnent des tentes dans les refuges ancestraux.
Il a choisi de publier ses cahiers, mais pas tous. Et jamais en format numérique facile à copier. Ses vrais clients — les chercheurs, les communautés, les rares voyageurs qu'il juge « prêts » — reçoivent des reproductions manuscrites des portions qui leur importent. « Je refuse de transformer la montagne en produit fini, consultable sur téléphone », dit-il, assis sur un muret de pierre sèche dans la vallée de Sucre, où nous le rencontrons un dimanche d'avril.
Cela ne l'empêche pas de militer auprès des autorités régionales pour que certains sentiers soient officiellement reconnus comme patrimoine culturel immatériel. C'est un jeu de funambule : visibilité sans marchandisation, accessibilité sans dégradation. Lui-même n'a pas encore trouvé l'équilibre parfait, mais il refuse les raccourcis. Quand une grande agence de tourisme d'aventure lui propose un contrat de douze mille dollars pour « packager » trois itinéraires cartographiés, il refuse. « Ça aurait fait vivre ma famille mieux. Mais ça aurait tué les chemins. »
Ce qu'il enseigne aux rares voyageurs qui marchent avec lui
Une promenade avec Jesús n'est pas une randonnée. C'est une lente leçon de géographie viscérale. Il marche lentement. Il s'arrête souvent. Il demande comment vous allez, pas en termes d'altitude ou de difficulté, mais : comment va votre respiration, comment se manifeste la Pachamama pour vous aujourd'hui, avez-vous peur ?
Il place ses pas sur les pierres comme un danseur. Il montre comment lire la couleur du sol pour savoir si l'eau de la source en contrebas sera claire ou chargée. Il raconte les guerres de territoire entre les communautés et les sociétés minières, non comme une abstraction politique, mais comme une blessure géographique. Regardez, là où le sentier s'arrête net : c'est là qu'ils ont fermé le passage en 1998. Les gens ont dû faire un détour de trois heures. Pendant dix ans. Vous voyez comme le nouveau sentier reste aride, pas encore intégré à la roche ?
Il parle quechua avec les bergers rencontrés. Il chante à trois voix avec d'autres enfants des Andes qu'il croise dans les hameaux. Il explique l'astronomie nocturne des Andes, comment les constellations ne s'appellent pas pareil que dans l'hémisphère nord, comment les Quechua lisaient le ciel comme un calendrier agricole. Quand il parle de la Vía Láctea, il l'appelle Mayu : la Rivière. C'est une rivière céleste, dit-il, et nous vivons sur ses berges. Vous voyez ?
À la fin de la marche, beaucoup de gens sont silencieux. Ils réalisent qu'ils ne connaissaient rien, vraiment rien, au monde qu'ils traversaient. Jesús ne leur demande rien en retour. Sauf peut-être, dit-il en souriant, de raconter un jour ce qu'ils ont entendu, vu, touché. Sans exagérer. Juste l'histoire vraie de la montagne.
La question de l'avenir : transmettre sans trahir
Jesús a deux enfants, dix-huit et quatorze ans. Ni l'un ni l'autre n'envisage de devenir cartographe de sentiers. Le plus vieux étudie l'informatique à La Paz. La cadette rêve de devenir infirmière. Il en parle sans amertume. « Le travail que je fais, c'est pour les générations d'après. Pas nécessairement mes enfants. Peut-être un neveu, une nièce. Ou simplement pour que la montagne se souvienne d'elle-même. »
Cependant, il forme lentement d'autres jeunes. Trois adolescents d'Oruro marchent régulièrement avec lui. Il leur apprend la méthode : l'observation patiente, le dessin, l'écoute des récits. Pas d'ambition touristique, juste la transmission de la capacité à lire le territoire comme une archive vivante. L'un de ses apprentis, Felipe, dix-neuf ans, a déjà documenté une variante de sentier que personne ne connaissait, trouvée par hasard en parlant à une vieille femme dans un marché de Sucre. Jesús dit que c'est le signe que ça marche.
Il reçoit aussi des demandes universitaires. Des géographes de France, du Canada, du Chili. Ils voudraient formaliser sa méthode, la publier, la dématérialiser. Il répond souvent non. « Chaque montagne, chaque culture a sa propre façon d'être cartographiée. La méthode que j'utilise, elle est née des Andes, elle parle quechua. Si vous la traduisez, elle meurt. »
Une pratique qui interroge la notion même de progrès touristique
En écoutant Jesús, on réalise que le tourisme occidental a imposé une idée très spécifique de la valorisation : la trace la plus rapide, la plus sure, la plus consommable. Or, ce qu'il propose, c'est l'inverse. Ralentir. Multiplier les chemins. Accepter que certains espaces restent à peine visibles, protégés non par des barrières mais par le désintérêt volontaire.
Il incarne une forme rare d'alternative : un homme qui refuse la croissance touristique tout en guidant les gens. Qui accepte des voyageurs sans les transformer en clients. Qui cartographie pour les communautés, pas pour le marché. Qui croit que le vrai voyage commence quand on renonce à conquérir, quand on accepte simplement d'habiter temporairement un territoire.
C'est une approche qui ne sera jamais rentable à grande échelle. C'est précisément ce qui la rend précieuse. Dans un monde où chaque vallée, chaque grotte, chaque confluent de rivières est déjà indexé, monétisé, mis en fiche, Jesús travaille à la marge, à la renaissance. Il dit : « Il y a encore de la géographie qui n'a pas été écrasée par le tourisme. Et j'aimerais que ça reste ainsi. »
En conclusion
Rencontrer Jesús Mamani, c'est accepter une remise en question silencieuse sur ce que signifie vraiment voyager. Ce n'est pas une critique du tourisme en tant que tel, mais plutôt une proposition : et si certains territoires, certaines routes, certains savoirs restaient intentionnellement à l'écart des économies de l'attention ? Et si le plus beau cadeau qu'un guide puisse faire, c'est d'enseigner qu'il existe des chemins qui ne sont pas faits pour être publiés ?
Pour les voyageurs qui souhaitent le rencontrer, il suffit de demander dans les petits cafés d'Oruro ou Sucre. On finira par le trouver. Il ne cherche pas à être trouvé, mais il n'a jamais refusé quelqu'un qui arrive avec une vraie question et les jambes prêtes à la marche. Apportez un carnet. Laissez le téléphone. Préparez-vous à marcher lentement. Et à écouter une montagne raconter son propre nom.
Questions fréquentes
Où exactement puis-je rencontrer Jesús Mamani pour une marche ?
Jesús n'a pas de bureau ni de site web. Le moyen le plus fiable est de passer par les auberges de Sucre ou Oruro et de demander auprès des propriétaires. Vous pouvez aussi laisser message à la Cooperativa de Turismo Comunitario de Oruro. Il répond généralement dans la quinzaine si votre requête l'intéresse. Les marches se font toujours en petit groupe (2-6 personnes maximum) et sur des dates qu'il fixe lui-même selon les saisons et ses autres engagements.
Quel est le coût d'une expédition cartographiée avec Jesús ?
Jesús demande entre 80 et 150 dollars US par jour, selon la durée et la complexité du sentier. Ce tarif inclut le guide, les repas simples et l'accès à ses cahiers cartographiques pour le trajet. Ce n'est ni cher ni cher : c'est ce qui lui permet de vivre dignement sans avoir besoin de grossir les circuits pour « rentabiliser ». Des étudiants, des chercheurs et des membres des communautés autochtones bénéficient parfois de tarifs réduits ou de participations bénévoles.
Ses cahiers cartographiques sont-ils en vente ou consultables ?
Non. Jesús garde les originaux. Il accepte parfois de montrer des reproductions photocopiées aux personnes qu'il guide directement, ou aux institutions qui documentent le patrimoine culturel immatériel. Les cahiers ne sont volontairement pas numérisés ni mis en ligne. Son refus est philosophique : il estime que la cartographie numérique « tue » le sentier en le réduisant à une donnée.
Quelle est la meilleure saison pour marcher avec lui ?
Les saisons sèches (mai-août et décembre) offrent des conditions stables et des vues dégagées. Cependant, Jesús préfère souvent emmener les voyageurs en saison humide (novembre-mars) parce que c'est alors qu'on voit vraiment comment la géographie se transforme, comment les chemins changent. Il faut être en bonne condition physique et à l'aise avec l'altitude (souvent 3 500-4 500 mètres).
Jesús accepte-t-il les touristes peu expérimentés ?
Oui, mais il préfère que les gens soient honnêtes sur leurs capacités. Il n'aime pas les fanfarons, ceux qui veulent « conquérir » la montagne en trois jours. Si vous êtes honnête, curieux et prêt à marcher lentement, il trouvera un sentier adapté. Il dit que la condition physique s'améliore en chemin, mais la patience, l'écoute, ce n'est pas pareil : ça doit exister avant.
Collabore-t-il avec des organisations de préservation culturelle ?
Oui, régulièrement avec des associations quechua et aymara, des universités régionales et quelques ONG de documentation du patrimoine. Il refuse en revanche les grandes organisations touristiques ou environnementales qui cherchent à « standardiser » sa méthode ou à en tirer du prestige. Il travaille avec des gens discrets, engagés à long terme, sans agenda publicitaire.
Que représente la montagne pour Jesús au-delà de son travail de guide ?
La montagne est pour lui un être vivant doté de mémoire. Il ne sépare jamais la géographie physique de la géographie humaine et spirituelle. Quand il parle des sentiers, il parle aussi des dieux, des esprits, des histoires des ancêtres. C'est une vision quechua du territoire : pas une ressource à exploiter, mais une relation à honorer. Son travail de cartographe est un acte de respect envers cette relation.
Y a-t-il une vision politique ou écologique derrière son approche ?
Fortement. Jesús voit la restitution des sentiers traditionnels comme un acte de résistance contre la colonisation continue des territoires autochtones par les mineurs, les promoteurs immobiliers et l'industrie touristique. En documentant les chemins, il documente aussi les droits de territorialité. Mais il ne milite pas publiquement. Son engagement est dans la pratique, dans le silence obstiné du pas qui se souvient.