Comment ça s'est passé.
On a débarqué à l'aéroport international de Bagdad un matin de mars, après trois changements et une attente de 4 heures à Dubaï. L'air chaud et poussière m'a frappé dès la sortie de l'avion. Guide local recommandé par une agence parisienne spécialisée, Karim, nous attendait avec un panneau écorné. Lui, cinquante ans, barbe grise, parlait français avec un accent de Damas. On s'est serré la main pendant qu'il pestait contre les embouteillages : « Bagdad le matin, c'est chaos total. » Les trois premiers jours, on s'est logé au Babel Hotel, rue Mutanabi, côté Rissafa. 45 euros la chambre double, petit déj inclus. L'établissement vieillissait mais la direction était honnête. Le Wi-Fi marchait une fois sur deux. On a pris le bus municipal ligne 5 pour rejoindre le centre-ville. Trajets à 500 dinars irakiens (0,35 euros). Les sièges étaient éraflés, l'odeur de gazole mélangée à celle du musk vraiment oppressante les jours chauds. Un passager m'a donné du chai dans un petit verre sans demander, c'était sucré, tiède, un peu rassurant. Les matins au Marché SharjiOn s'est levé à 6 h pour attraper la fraîcheur relative du Marché Sharji, le plus ancien bazar de Bagdad, situé dans la vieille ville. Les vendeurs installaient les étals de dattes, raisins secs, pistaches. Les prix : datte Medjool premium, 8000 dinars le kilo (5,50 euros). On a commandé un jus de grenade frais au vendeur Hassan, petit monsieur souriant avec une cicatrice au front. Il pressait les fruits à la main, le jus était acide, presque minéral. J'ai bu deux verres. Une galère. Troisième jour, notre voiture de location s'est cassée en route vers le sud. Le moteur a surchauffé. Attente de 2 h 30 au bord d'une route sans ombre, thermomètre à 38 degrés. Karim a appelé un dépanneur, on a buté sur une arnaque : 80 euros au lieu des 30 convenus. On a refusé, un voisin mécano a accepté 45 euros et réparé en quarante minutes. Moment frustrant, sueur à grosses gouttes, sentiment d'impuissance face aux arrangements locaux. Le Musée national et les souvenirs déchirantsLe Musée national de l'Irak, rouvenu en 2015, occupe un bâtiment de trois étages rue Farabi. Entrée : 10 000 dinars (7 euros). On a passé quatre heures à regarder les tablettes sumériennes du IIIe millénaire, les vases assyriens. Une jeune guide, Rana, expliquait comment les États-Unis et les pillards avaient emporté des milliers de pièces pendant les guerres. Elle parlait avec une sorte de rage contenue. Le moment marquant : face à une statue décapitée du roi Shalmaneser III (9e siècle av. J.-C.), elle a dit : « C'est nous. C'est notre histoire cassée. » On s'est tus. Pas de commentaire touristique possible. Repas du soir au restaurant Al Mansour Palace, grande salle avec des murs rouges et des photos du Tigre en crue. On a mangé du masgouf, brochette de carpe grillée, agrémentée d'oignons et citron. Le poisson était sec, honnêtement. 28 000 dinars pour trois assiettes (19 euros). Bière importée interdite, on a bu de l'eau minérale et du café turc à la fin, trop amer, dépôt épais au fond. Vers le sud : Diwaniyah et les terres platesOn a loué un 4x4 pour trois jours supplémentaires en direction de Diwaniyah. Route entre Bagdad et Karbala, passages de checkpoints, Karim discutait avec les soldats en arabe. Paysage très sec, quelques palmiers isolés. Diwaniyah, ville tranquille de province, on s'est arrêtés au Diwaniyah Grand Hotel (35 euros), endroit un peu fantomatique, trois clients seulement. Le soir, on a marché dans les petites rues. Un barbier nous a invités chez lui, un verre de chai noir, biscuits faits maison. Sa mère nous a montré des photos de son fils, mort en 2017 pendant le combat contre Daesh. Échange très brutal, très vrai, aucun mot consolateur qui tenait. Retour à Bagdad le septième jour. On était fatigués, la route longue. Avion le matin suivant. L'aéroport encore une pagaille, trois files d'attente différentes, personne ne savait laquelle était la bonne. On a fini par la troisième, on a attendu 45 minutes. À bord, soulagement et lourdeur mélangés.
Les bons plans repérés sur place.
Marché Sharji : lever à 6h pour les dattes fraîches et le jus de grenade pressé à la main par Hassan
Musée national de l'Irak, rue Farabi : tablettes sumériennes intactes et la colère contenue de la guide Rana
Masgouf du restaurant Al Mansour Palace : la brochette de carpe est locale, pas transcendante, mais authentiquement préparée
Route Bagdad-Diwaniyah : passage des checkpoints militaires et invitation improvisée du barbier
Chai sucré du vendeur de jus du marché : petit rituel de 500 dinars qui résume la gentillesse quotidienne
Photos — Bagdad
Et au final.
L'Irak nous a confrontés à quelque chose de réel : une nation avec une beauté historique véritable et une blessure profonde toujours ouverte. On n'a pas eu l'impression de visiter un musée vivant — c'était plus difficile et plus humain. Les galères administratives, la chaleur écrasante, le désenchantement de certaines rencontres ont tempéré notre admiration. On reviendrait, mais avec moins de naïveté.








