Portrait

Naïma, gardienne d'un riad caché de la Médina

CR
Céline R.
· 9 min de lecture

Depuis 18 ans, Naïma règne seule sur son riad perdu dans les ruelles de la Médina de Marrakech. Entre tradition et accueil moderne, cette femme incarne une vision oubliée du tourisme marocain.

Les riads de Marrakech se ressemblent tous, ou presque. Derrière les portes peintes en bleu électrique ou en vert émeraude se cachent des patios pavés, des fontaines qui chantonnent, des escaliers en zellige qui mènent vers des chambres climatisées. Naïma, elle, n'a pas attendu que le tourisme de masse transforme sa demeure en musée vivant. Depuis la mort de son mari, en 2006, elle dirige seule ce riad familial enfoui dans les dédales de la Médina, refusant les propositions de chaînes hôtelières et les agences de luxe. À 62 ans, elle incarne une transmission fragile, celle d'une Marrakech qui disparaît : celle où l'hôtellerie restait un art du partage, pas une industrie.

Une vie vouée à la maison et à ses hôtes

Le riad de Naïma porte un nom : Dar Anika. Seize chambres, une cour intérieure avec un bassin en zelliges bleus et blancs, des murs en pisé ocre qui ont vu passer quatre générations de sa famille. Elle y est née, il y a six décennies, quand la Médina était encore une ville où les femmes passaient leur vie entre quatre murs, où l'hospitalité n'était pas une source de revenus mais un devoir religieux et social.

Son mari, décédé en 2006, avait eu l'idée de transformer la demeure en gîte touristique au milieu des années 1990, quand Marrakech découvrait à peine le tourisme balnéaire depuis l'Espagne et la France. À l'époque, les riads restaient des maisons discrètes, sans panneau sur la ruelle, trouvés par bouche à oreille ou par des guides imprimés. Naïma a appris le métier en regardant travailler, en écoutant, en servant du thé à la menthe dès l'aube aux premiers clients. Une apprentissage sans école, mais profond.

Après le décès de son mari, ses enfants, tous installés à Casablanca ou à Fès, lui ont proposé de vendre. La Médina explosait alors de constructions, d'agences immobilières qui sonnaient à chaque porte. Des chiffres impressionnants circulaient : un riad pouvait se négocier entre 300 000 et 800 000 euros selon sa localisation et son état. Naïma a refusé. Elle avait alors 45 ans, aucune formation officielle en hôtellerie, une pension de veuve marocaine insuffisante, et une maison à entretenir. Mais elle connaissait les noms de ses clients précédents, se souvenait du prénom des enfants des Français qui revenaient chaque automne, et savait comment laisser l'ammonia — cette tranquillité bienveillante — envahir les pièces.

La transmission en période de crise touristique

L'année 2020 a failli tout emporter. Naïma avait soixante ans, pas de contrats formels, pas de déclaration au fisc, aucune aide de l'État. Les touristes ont disparu pendant dix mois. Elle a dû choisir : vendre rapidement, ou résister. Elle a résisté, en vendant discrètement des objets d'artisanat stockés dans les arrière-cours, en logeant gratuitement des amies dont les salons de coiffure avaient fermé, en réduisant drastiquement les coûts de fonctionnement.

L'électricité, l'eau, la nourriture pour l'équipe : quatre employées permanentes qui lui sont restées fidèles. Aucune d'entre elles n'a gagné son salaire complet durant cette période. Elles l'ont accepté, parce que Naïma les traitait en femmes, pas en personnels domestiques. Elle mangeait avec elles, partageait les tâches, leur accordait des congés familiaux sans tracasseries.

Quand les frontières ont rouvert, lentement, en 2021, les clients sont revenus, mais changés. Plus jeunes, moins fidèles, davantage intéressés par les prix que par les histoires. Naïma a vu le tourisme instantané exploser : les locations de courte durée, les plates-formes, les clients qui réservaient sans même regarder les photos du riad. Elle refusait de s'y adapter. Pas de profil Airbnb, pas de photographies retouchées, pas de promesses mensongères. Elle gardait son téléphone fixe, son petit carnet noir où elle notait les réservations.

Ses trois enfants et ses quatre petits-enfants, tous nés après la transformation du riad en gîte, ne manifestaient aucun intérêt pour reprendre. L'aîné était médecin à Casablanca, la cadette professeure d'université, le cadet ingénieur informatique. Naïma ne les en blâmait pas. Le métier était devenu trop difficile : les normes de sécurité incendie, les impôts touristiques, les avis à laisser sur les réseaux, les exigences de clients toujours plus impatients.

Une philosophie de l'accueil incompatible avec la rentabilité

Une chambre au Dar Anika coûte entre 80 et 140 euros par nuit, selon la saison et la taille. C'est un tarif bas pour Marrakech, où les riads « haut de gamme » dépassent facilement les 200 euros. Naïma aurait pu doubler ses prix. Elle n'a pas levé ses tarifs depuis quatre ans, sous le prétexte que « les clients fidèles méritent de la stabilité ».

Cette vision du commerce surprend et frustre les consultants en tourisme qui opèrent à Marrakech. Naïma connaît le nom de chaque hôte qui revient. Pour les Français qui arrivent chaque automne depuis dix-sept ans, elle prépare la chambre avec les tissus colorés qu'ils préfèrent, elle achète le vin blanc qu'ils aiment — un acte interdit par la loi formellement, mais que les riads haut de gamme pratiquent sans risque. Elle se souvient que le couple allemand a un fils souffrant de dyslexie, et elle prépare des textes imprimés en gros caractères pour les sorties qu'elle recommande.

Cette approche personnalisée à outrance ne se « scalpe » pas. Elle ne peut pas s'appliquer à 500 chambre. Elle n'existe que si une même personne reste à la tête de la maison pendant des années, et qu'elle place la relation avant la marge. « Les gens me demandent pourquoi je ne duplique pas mon modèle, m'explique Naïma via un appel téléphonique depuis la cour du riad. Dupliquer quoi ? Mon amitié avec les clients ? Ma mémoire ? » Elle sourit, un peu moqueuse.

Les clients qui arrivent au hasard, sans lien antérieur, sont surpris par cette intimité. Certains la trouvent suffocante, d'autres libératrice. Un client britaniques, graphiste à Londres, m'a raconté lors d'un entretien en ligne qu'il avait pleuré à son départ du Dar Anika. « Pour la première fois dans ma vie, j'avais senti qu'un hôtel se préoccupait vraiment de moi en tant que personne. » Il est revenu quatre fois.

Le poids de l'autonomie et l'absence de relève

Naïma se lève à 5 heures du matin pour préparer le thé et vérifier les chambres. Elle travaille sept jours sur sept. Ses quatre employées ont des jours de congé : elle, non. Elle prend une semaine de vacances par an, maximum, quand sa fille ainée l'oblige à venir à Casablanca. Elle dort d'un sommeil léger, réveillée par le moindre bruit inhabituel, habituée à gérer les urgences : une fuite d'eau, un client malade, une dispute entre deux clients incompatibles.

À 62 ans, les doctors lui recommandent de ralentir. Elle souffre d'arthrite aux mains, sa vue baisse, elle marche plus lentement qu'avant dans les escaliers en colimaçon du riad. Mais elle refuse d'embaucher un manager externe, jugeant que cela trabirait l'essence du lieu. Un manager aurait des objectifs de rentabilité qui mettraient fin aux chambre gratis pour les amis artistes sans ressources, aux réductions pour les couples ayant traversé une épreuve difficile, aux surclassements automatiques pour les clients qui reviennent après dix ans d'absence.

Ses enfants ont une vision pragmatique. Ils lui ont suggéré de former une équipe restreinte de trois managers, capable de gérer le riad en son absence. Elle a tenté, deux fois. Les managers externes ont dévié d'une semaine à peine vers des pratiques plus industrielles : augmentation des tarifs, réduction des services « non rentables », clients traités en numéros plutôt qu'en êtres humains. Naïma a repris les rênes après un mois.

« Je sais que cela finira quand je ne serai plus là, » m'a-t-elle confié, assise dans la cour du riad, la main enveloppée dans un foulard mouillé pour apaise ses articulations douloureuses. « C'est un problème sans solution, dans le monde d'aujourd'hui. Mes enfants ne veulent pas de cela, et je ne peux pas blâmer leur choix. »

Marrakech entre nostalgie et réalité touristique

Naïma a vu la Médina se transformer en quarante années. Les riads familiaux ont cédé la place aux boutiques de vêtements musulmans, aux galeries pour touristes, aux cafés avec wifi gratuit. Les ruelles deviennent plus bruyantes chaque année. Les trajets qui prenaient dix minutes en 2005 en prennent vingt-cinq aujourd'hui, étouffés par les touristes munis de selfie-sticks et de cartes Google défaillantes.

Elle observe cette évolution sans amertume, simplement. « C'est le progrès, » dit-elle. « Pas bon ou mauvais. Différent. » Mais elle reconnaît que ce progrès rend son modèle d'accueil de plus en plus marginal. Les touristes qui cherchent une authentique marocaine passent souvent à côté du Dar Anika sans même le voir, atirés par les riads avec des piscines spectaculaires sur les terrasses, des menus fusion franco-marocains, des guides touristiques bien financés.

Naïma continue à recevoir clients, mais elle voit aussi des amies qui tenaient des riads fermer progressivement. Les coûts ont explosé : le loyer municipal a été multiplié par quatre depuis 2010, la taxe touristique s'ajustent chaque année. Pour un petit riad comme le sien, fonctionner entre 60 et 70 % d'occupation annuelle est devenu la norme, pas l'exception. Les hivers remplissent, les étés se vident, et les périodes entre août et octobre voient des descentes drastiques d'occupation.

Un matin, un promoteur immobilier a débarqué au Dar Anika sans prévenir, proposant un prix astronomique pour la demeure. Il voulait en faire un hôtel 4 étoiles avec piscine chauffée et restaurant pour 70 couverts. Naïma a écouté son discours, puis elle a fermé la porte. « Vous ne comprenez pas, » lui a-t-elle dit doucement. « Ce n'est pas une maison à transformer. C'est ma vie. »

La transmission de valeurs, pas de biens

Naïma a commencé à écrire, ces dernières années. Un carnet où elle consigne les histoires de ses clients, les moments les plus touchants, les conseils qu'elle aimerait laisser. Elle ne pense pas à un livre ou à une publication. C'est plutôt un journal d'héritage, pour ses petits-enfants. Elle voudrait qu'ils comprennent, même s'ils ne reprennent jamais le riad, qu'une autre manière de faire des affaires existe.

Son petit-fils aîné, 19 ans, a passé deux étés à travailler au Dar Anika comme réceptionniste. Il a vu sa grand-mère s'endormir sur une chaise en fin de journée, trop fatiguée pour monter les escaliers. Il a aussi vu la gratitude dans les yeux des clients à leur arrivée, la manière dont le riad devenait un havre de paix dans une ville devenue cacophonique. À la fin du deuxième été, il a demandé à Naïma : « Comment tu as fait pour aimer ça pendant si longtemps ? » Elle a répondu : « En me rappelant chaque jour que c'est un privilège, pas un fardeau. »

Cette philosophie contraste radicalement avec le cynisme du tourisme contemporain, où les professionnels parlent de « revenu par chambre disponible » et d'« optimisation dynamique des tarifs ». Naïma ignore ces termes. Elle calcule simplement ses frais mensuels et souhaite que ses clients repartent heureux. Si le compte n'est pas équilibré, elle accepte l'idée que c'est un coût de sa conviction personnelle.

Elle a reçu plusieurs propositions d'écoles hôtelières pour intervenir comme conférencière ou mentor. Elle a refusé. « Qu'irais-je enseigner ? Comment endurer une vie difficile ? Comment aimer le travail jusqu'à l'épuisement ? Non, » a-t-elle répondu. Mais quand des femmes marocaines, propriétaires de petits riads, l'appellent pour des conseils, elle parle longtemps, gratuitement, leur raconte comment naviguer entre l'amour du métier et la réalité économique moderne.

Un regard lucide sur l'après

Naïma sait que le Dar Anika ne survivra probablement pas à son départ. Aucun de ses enfants ne l'a jamais envisagé, explicitement ou implicitement. La demeure sera vendue, certainement à un investisseur, possiblement à une chaîne de riads-boutiques qui fleurissent depuis une dizaine d'années. C'est l'une des raisons pour lesquelles elle refuse les grandes augmentations de prix. Pourquoi accumuler des réserves si elles ne serviront qu'à enrichir des héritiers qui n'en veulent pas ?

« Quand je ferme les yeux, » m'a-t-elle confié, « je vois le riad vide de sa vie, rempli de touristes pressés. Ou je le vois fermé, les volets clos, les zelliges qui se fissurent faute d'entretien. C'est moins douloureux si j'accepte que ce moment viendra. » Cette sérénité face à l'impermanence ressemble à une sagesse méditerranéenne, peut-être aussi à une acceptation de l'inévitable déclin de son univers.

Mais entre maintenant et cet après indéfini, elle continue. Elle se lève à 5 heures du matin. Elle prépare le thé. Elle demande aux clients d'où ils viennent, écoute vraiment la réponse, leur recommande un restaurants hors des sentiers battus. Elle refuse de faire ce que son cœur n'approuve pas. C'est un acte de résistance silencieuse, pas contre le tourisme de masse, mais contre la surrendre de son univers intérieur.

À la rencontre de Naïma et du Dar Anika

Le Dar Anika n'a pas de site web professionnel. La meilleure manière de le trouver est de demander à Marrakech auprès des gens qui connaissent la ville de l'intérieur : les maitres-artisans, les chauffeurs de taxi réguliers, les petits restaurateurs. Ou d'appeler le numéro écrit à la main sur une affiche écornée à l'entrée de la ruelle, un vieux numéro fixe qui a survécu à trois décennies.

Les tarifs restent accessibles : entre 80 euros pour une chambre simple et 140 euros pour une suite avec terrasse, petit-déjeuner maison inclus (pains maison, confiture faite par Naïma, fruits du marché). Les réservations se font par email ou par téléphone, jamais en ligne. Naïma vous redemandera votre nom trois fois avant votre arrivée, pour s'assurer qu'elle n'oublie rien.

L'expérience au Dar Anika n'est pas celle d'un hôtel luxueux avec service impeccable et distanciation professionnelle. C'est celle d'une maison où vous êtes invité, où la propriétaire se soucie réellement de votre bien-être, où les trajets entre les chambres vous entraînent dans les entrailles d'une architecture marocaine authentique. Les clients intéressés par des piscines, des spas, des restaurants avec vue, ou des nuitées à moins de 50 euros, devraient regarder ailleurs. Ceux en quête d'une connexion humaine et d'une tranquillité exigeante trouveront au Dar Anika exactement ce qu'ils ignoraient qu'ils cherchaient.

En conclusion

Naïma incarne un monde hôtelier en voie de disparition, celui où les maisons étaient vécues avant d'être monétisées, où l'accueil relevait de l'hospitalité plutôt que de l'industrie. Elle ne sauve rien, n'invente rien, ne prêche rien. Elle continue simplement, avec ses mains fatiguées et son cœur intact, à offrir ce qui ne peut pas se vendre : la présence attentive d'une femme qui a choisi de placer les êtres avant les chiffres.

D'ici quelques années, peut-être une décennie, le Dar Anika fermera ses portes. Un riad comme mille autres apparaîtra à sa place, géré par des algorithmes et des staffs interchangeables. C'est inévitable. Mais entre maintenant et cet après, il reste une fenêtre où Naïma continue à accueillir, à écouter, à transformer des inconnus en amis. Cette fenêtre ne durera pas éternellement. C'est justement parce qu'elle se ferme qu'elle mérite d'être traversée.

Questions fréquentes

Comment réserver au Dar Anika sans passer par une plateforme en ligne ?

Le riad ne figure sur aucune plateforme de réservation. Pour entrer en contact avec Naïma, il faut trouver le numéro de téléphone fixe affiché à l'entrée de la ruelle, envoyer un email via les rares sites de guide touristique qui le mentionnent, ou demander directement à des habitants de la Médina. La réservation se fait par appel téléphonique ou par email, directement avec Naïma.

Quel est le profil de client idéal pour le Dar Anika ?

Les clients idéaux sont ceux qui cherchent une expérience authentique, qui ne craignent pas la simplicité, et qui apprécient une présence humaine dans leur hébergement. Les clients branchés sur les critiques en ligne, les services ultra-modernes, ou les tarifs ultra-compétitifs risquent d'être déçus. Le riad convient particulièrement aux voyageurs en quête de connexion et d'une rupture avec l'agitation touristique.

Pourquoi Naïma a-t-elle refusé de vendre le riad après la mort de son mari ?

Elle a refusé la vente par attachement à la maison familiale et par conviction que le tourisme devait rester un acte d'hospitalité plutôt qu'une pure transaction commerciale. Vendre aurait signifié l'abandon de ce que le riad représentait : un espace de vie transformé en accueil bienveillant, pas en produit.

Que se passera-t-il avec le Dar Anika après Naïma ?

Aucun de ses enfants n'a exprimé l'intention de reprendre le riad. Il sera probablement vendu à un investisseur ou à une chaîne de riads-boutiques. Naïma l'accepte avec sérénité, consciente que son modèle d'accueil ne peut pas survivre à son absence.

Comment Naïma a-t-elle survécu à la fermeture touristique de 2020 ?

En refusant de vendre, en réduisant drastiquement les coûts, en vendant des objets d'artisanat, et surtout en s'appuyant sur la loyauté de ses quatre employées, qui ont accepté de réductions de salaire temporaires. Aucune n'a quitté le riad, malgré les difficultés.

Les tarifs du Dar Anika augmentent-ils chaque année ?

Non. Naïma n'a pas augmenté ses tarifs depuis quatre ans, considérant que les clients fidèles méritent de la stabilité. Elle préfère maintenir des prix accessibles plutôt que de maximiser sa rentabilité.

Peut-on apprendre de la méthode d'accueil de Naïma pour d'autres petits établissements ?

Théoriquement oui, mais pratiquement peu. Son approche repose sur la présence personnelle d'une femme pendant dix-huit ans, impossible à déléguer ou à systématiser. Elle transmet plutôt des valeurs (priorité à l'humain, mémoire des clients, refus de la rentabilité à tout prix) que des processus réplicables.

Existe-t-il d'autres riads avec une philosophie similaire à Marrakech ?

Oui, quelques-uns, mais en nombre décroissant. La majorité sont tombés aux mains d'investisseurs ou ont été transformés en petits hôtels standardisés. Naïma représente une exception de plus en plus rare dans une Médina en mutation rapide.