Portrait

Antoine, douze ans sur la route avec sa famille

SB
Sandrine B.
· 9 min de lecture

Depuis douze ans, la famille Mercier sillonne le monde avec quatre enfants. Entre école par correspondance, freelance et petits boulots, ils ont transformé le voyage en mode de vie pérenne.

Il y a douze ans, Olivier et Céline Mercier ont pris une décision que beaucoup jugeaient folle : quitter leur pavillon breton, leurs emplois stables, et partir en famille sur les routes. Aujourd'hui, quatre enfants plus tard et plus de cent pays visités, ils ne reviendraient en arrière pour rien au monde. Ce n'est pas une année sabbatique, pas un projet temporaire : c'est un mode de vie. Assis sous une pergola à Oaxaca, Olivier me montre son tableau Excel des revenus mensuels, Céline parcourt ses mails de clients depuis le Mexique, tandis que les enfants terminent leurs exercices de mathématiques sur un coin de table. Le voyage permanent, c'est un métier. Et ils l'ont appris à leurs dépens.

Une décision radicale, prise à froid

Olivier travaillait dans l'informatique, Céline était responsable RH dans une PME. Situation confortable, deux salaires, crédit immobilier, vacances annuelles réglementaires. En 2012, après une réflexion de plusieurs mois, ils vendent la maison, louent leur van, et partent trois mois vers l'Espagne et le Portugal. Trois mois qui dureront finalement jusqu'à aujourd'hui.

« Les trois premiers mois, on avait encore du confort », se souvient Céline. Un van aménagé, du budget de départ, pas d'enfants encore. Puis arrive le premier enfant, Lucas, en 2013. Ils auraient pu revenir. Tous leurs proches s'y attendaient. Mais au lieu de ça, ils se sont réinventé un modèle économique autour du mouvement perpétuel. C'était une nécessité, pas un choix hédoniste.

Ce qui frappe, en les écoutant, c'est l'absence de nostalgie mièvre. Ils ne glorifient pas le voyage, ne parlent pas de « rêve réalisé ». Ils parlent de contraintes résolues, d'ajustements constants, d'erreurs corrigées. C'est le langage de gens qui ont transformé une utopie en système viablé.

Les revenus : un équilibre fragile et pluriel

Depuis douze ans, la famille n'a jamais eu un revenu unique. À la place, un savant mélange de sources qui se chevauchent et se relaient selon les pays, les saisons, et surtout, les visas. Olivier a commencé par faire du freelance en informatique—développement web, maintenance de sites—à 30 euros de l'heure. Pas de quoi vivre seul, mais un socle.

Les revenus d'Olivier et Céline

Olivier gère aujourd'hui entre trois et cinq clients réguliers basés en France et en Belgique. Le décalage horaire ? Il l'a appris à le gérer : se lever tôt au Mexique, réunions le soir depuis un café avec Wi-Fi au Maroc. Il estime que le freelance représente 40 à 50 % de leurs revenus mensuels, soit environ 2 500 à 3 500 euros nets, selon les mois et les taux de change.

Céline, elle, s'est lancée dans le consulting en ressources humaines, moins chronophage qu'un emploi salarié. Elle prend des missions ponctuelles : audits organisationnels, recrutement, accompagnement de PME. Trois à quatre missions par trimestre, entre 1 500 et 2 000 euros la mission. Plus aléatoire, mais plus lucratif à l'heure.

Les revenus parallèles

Mais le vrai filet de sécurité, c'est un blog de voyage qu'ils monétisent très discrètement. Pas de YouTube, pas d'Instagram sponsorisé (Céline refuse les partenariats « bidons »). Juste un site avec Google Adsense et des affiliations Amazon. Entre 200 et 400 euros par mois. De l'argent de poche, mais constant.

Olivier a aussi testé des petits boulots locaux : barista à Buenos Aires pendant deux mois (450 pesos par jour), volontariat contre logement en Thaïlande, vente d'articles sur Vinted depuis la route. Céline a fait du tutorat d'anglais en ligne, à 20 dollars de l'heure. Rien n'est durable seul, mais ensemble, ces ruisseaux font un fleuve.

En 2019, année de crise avant le COVID, ils se sont retrouvés à 1 800 euros par mois pour cinq personnes. En 2023, après stabilisation, entre 4 000 et 5 500 euros mensuels. Pas du luxe, mais viable dans les pays où ils choisissent de rester : Mexique, Portugal, Thaïlande, Maroc.

L'école autrement : correspondance, autonomie, apprentissages réels

Quatre enfants, aucun n'a mis les pieds dans une salle de classe depuis 2012. C'est le point que tous les gens posent en premier. Le ton est souvent accusateur, chargé de culpabilité parentale. Céline a appris à ne plus se justifier.

Les trois premiers enfants (Lucas, 11 ans ; Emma, 9 ans ; Mathis, 7 ans) sont inscrits au Centre national d'enseignement à distance français (CNED). C'est le circuit légal, reconnu, qui coûte environ 900 euros par an et par enfant. Ils reçoivent les devoirs par mail, envoient les corrigés, ont des retours bimensuels. Le plus jeune, Victor, 4 ans, ne suit rien de formel pour l'instant.

Le quotidien pédagogique

Une journée « scolaire » chez les Mercier commence vers 8 h 30, généralement dans un café ou à la terrasse du logement du mois. Deux heures le matin : français et mathématiques obligatoires, puis un choix. Après, c'est décompression. Pas de « école à la maison » à l'américaine avec planning militaire.

Ce qu'ils gagnent, en réalité, c'est du temps pour apprendre autrement. À Oaxaca, Emma a passé trois semaines à étudier la culture préhispanique sur le terrain : musées, sites archéologiques, rencontres avec des artisans locaux. Le même apprentissage en classe aurait pris un mois, appauvri, conceptuel. Mathis a appris les fractions en achetant des fruits au marché, en négociant des tarifs.

Olivier ne cache pas les faiblesses : « Il y a des lacunes en orthographe », admet-il sans détour. « Et la sociabilité en groupe reste fragile. » Mais il ajoute : « On gagne en autonomie, en curiosité réelle, en capacité à résoudre des problèmes concrets. » Les enfants parlent couramment l'anglais, le français, du portugais, un peu l'espagnol. Ce n'est pas rien.

Les coûts réels d'une vie nomade en famille

Avant de partir, tout le monde croit que voyager avec peu d'argent, c'est possible. Vrai. Voyager longtemps avec une famille de six (ils ont accueilli la mère d'Olivier deux années consécutives), c'est plus complexe. Les Mercier ont appris à compter, à choisir, et à accepter que le « voyage low-cost » existe surtout dans les blogs sans enfants.

Le budget mensuel réaliste

Pour cinq personnes, ils évaluent leur coût de vie réel à minimum 3 500 euros par mois, en pays bon marché (Mexique, Maroc, Thaïlande). Ce budget inclut : logement décent (400 à 800 euros selon la destination, jamais l'auberge avec quatre enfants), nourriture (600 à 1 000 euros, achetée sur les marchés locaux, pas de restaurants tous les jours), transports locaux et intercontinentaux (volaille de 1 500 à 3 000 euros annuels pour les vols), assurance santé (200 euros mensuels), frais scolaires CNED, téléphone et Internet.

Les évidentes économies : pas de voiture, pas de loyer immobilier croissant, pas de charges de maison, pas d'impôts fonciers. Mais aussi des coûts invisibles : visas (120 euros par visa au Maroc), extensions de séjour, déplacements d'urgence, dépenses de santé non couvertes.

Les erreurs financières apprises

Olivier énumère sans détour : « Première année, on a voyagé trop vite. Changer de pays tous les deux mois, c'est trois fois plus cher. » Depuis, ils résistent une moyenne de trois à quatre mois par pays. Assez pour poser ses bases, connaître les prix, éviter le tourisme de passage. Deuxième erreur : « On s'équipait trop ». Backpacks, appareils photo, matériel « de nomade ». En réalité, après cinq ans, ils voyagent avec un van volumineux où l'équipement pèse moins qu'on n'imagine : trois tentes, deux sacs à dos, des vêtements de base. C'est tout.

Troisième erreur, plus récente : compter sur une marge de sécurité trop mince. Quand il y a quatre enfants, une urgence dentaire, un vol annulé, une maladie, ça ne s'improvise pas. Depuis 2018, ils gardent toujours trois mois de revenu d'avance en réserve. Cela a changé leur qualité de vie de manière drastique.

Ce qu'on gagne quand on arrête de rester immobile

Il y a un point que personne ne pose jamais : qu'est-ce que vous avez appris ? On préfère demander si les enfants souffrent d'instabilité, ou si le couple tient le coup. Les Mercier ont appris des choses qui ne s'enseignent pas à l'université.

Les apprentissages invisibles des enfants

Lucas, aujourd'hui 11 ans, a appris le négociation en achetant un scooter au Maroc à 11 ans (observation, pas possession légale). Emma a appris que la pauvreté était structurelle, pas une fatalité morale, en voyant des familles au Mexique et en Inde. Mathis, le plus jeune, a appris que parler une langue c'était possible à 7 ans, sans peur, juste en écoutant. Victor a eu ses deux premières années en train et en van, entouré de quatre personnes permanentes : il n'a aucune angoisse de séparation.

Olivier constate : « Aucun d'entre eux n'a peur de rencontrer quelqu'un de nouveau. » Pas de mécanisme de clique, pas de hiérarchie sociale. Ils parlent aux adultes, aux enfants des rues, aux touristes, aux locaux. Pas de filtre.

Ce que les parents ont acquis

Pour Céline et Olivier, la première victoire est l'agility. Pas juste adaptabilité. La capacité à créer des solutions quand le plan A échoue. Vol annulé ? OK, on reste deux mois de plus, les revenus s'ajustent. Logement dégueulasse ? On cherche en trois heures. Enfant malade ? On sait quel médecin appeler, comment naviguer un système de santé inconnu.

Deuxième gain : le rapport à l'argent. Olivier et Céline ont compris qu'il n'y avait pas un seul modèle viable. Que les revenus pouvaient être fragmentés, irréguliers, créatifs. Que la stabilité était un leurre : même en France, un emploi peut disparaître. Mieux vaut avoir cinq petites sources qu'une grosse qui s'effondre.

Troisième apport : la confiance dans le problème-solving. Pas du positivisme débile. De la confiance que, si quelque chose déraille, on trouvera une solution. Cette confiance, c'est un capital psychologique qu'on ne peut pas acheter.

Les défis non résolus, les regrets sincères

Pour ne pas tomber dans le récit héroïque, il faut aussi énoncer l'envers. Les Mercier ne sont pas devenus des sages. Ils ont des frictions, des doutes, et des problèmes qui persisteront.

La stabilité affective des enfants est une question. Pas l'instabilité de la vie nomade—elle semble ne pas les affecter. C'est plutôt le manque de continuité relationnelle. Lucas avait des copains en Thaïlande, puis on a quitté. Emma a une meilleure amie à Oaxaca. Mais la relation s'arrêtera. « On crée et on casse les liens en permanence », reconnaît Céline. Pas de solution. Juste une trace.

Deuxième enjeu non résolu : les parents vivent en permanence au travail. Il n'y a pas de séparation entre le lieu de vie et le lieu de travail. Olivier répond à des mails de clients avec les enfants qui crient derrière. Céline prend des appels en visa alors qu'on vient d'arriver dans un pays. Le burnout, c'est un risque constant. Ils disent tous les deux qu'ils devraient prendre du repos. Aucun ne sait comment le faire concrètement.

Troisième défi : l'intégration sociale des enfants. Pas en termes de malaise, mais de participation civile. Les enfants Mercier ne votent pas, ne payent pas de taxes locales nulle part, ne sont membres d'aucune communauté structurée. Est-ce que c'est un défaut ? Olivier pense que non. Mais il demande aussi si c'est vraiment tenable jusqu'aux 18 ans de tous les enfants. Pas de réponse.

Et puis, il y a les regrets. « Je n'ai pas appris à coder à Victor », dit Olivier. « Je n'ai pas eu le temps de le faire entrer à l'école », ajoute Céline. Ces petites culpabilités qui persistent. Pas de remords existentiel, mais des ratés parentaux ordinaires, juste amplifiés par un cadre de vie exceptionnel.

Douze ans plus tard : la vraie question

Quand on demande à Olivier et Céline s'ils recommenceraient, la réponse vient trop vite. Évidemment, oui. Mais c'est une question mauvaise. La vraie question est : pourquoi sont-ils toujours là ? Pas par momentum, pas par incapacité à revenir. Mais parce que le modèle marche. Les revenus, les enfants, la santé mentale. Ça marche.

Ce qui a changé, c'est le pourquoi du voyage. Les trois premières années, c'était la fuite d'une vie qui ne correspondait pas. La rébellion contre la norme. Aujourd'hui, après douze ans, c'est juste le choix permanent d'une vie qui les convient. Pas plus noble, pas plus intéressant. Simplement : ce qu'ils préfèrent.

Lucas, à 11 ans, dit qu'il voudrait s'arrêter un jour, avoir une maison. « Pas parce que je n'aime pas voyager. Juste pour voir ce que c'est. » Emma ne sait pas. Mathis rêve de vivre au Mexique, dans un lieu fixe. Victor est trop jeune pour la question. Ces enfants porteront ce passé toute leur vie—pas comme un poids, mais comme une grille de lecture. Ils sauront qu'on peut vivre différemment. Que les normes ne sont pas fatales.

Pour les parents, le vrai gain c'est l'irresponsabilité assumée. Pas l'insouciance : l'irresponsabilité. Le refus d'accepter que la vie était déjà écrite. Douze ans après, ils sont toujours en train d'écrire. C'est suffisant.

En conclusion

Les Mercier ne sont pas des héros de voyage, pas des influenceurs, pas des prophètes d'une nouvelle société. C'est ça qui les rend intéressants. Ce sont juste des gens ordinaires qui ont décidé de faire marcher un projet extraordinaire. Pas parfaitement. Pas sans friction. Mais assez bien pour que ça dure douze ans, et probablement bien au-delà.

Ce qu'ils prouvent, sans le dire, c'est que l'immobilité n'est pas une nécessité, que le travail peut se fragmenter, que l'école peut se penser autrement. Ce ne sont pas des solutions universelles. Elles ne marcheront que pour des familles qui ont du capital culturel, des compétences numériques, et une capacité à vivre avec l'incertitude. Mais pour celles-là, les Mercier montrent qu'une autre route existe. Et qu'elle ne s'arrête pas au prochain carrefour.

Questions fréquentes

Comment la famille Mercier gagne-t-elle sa vie ?

Olivier exerce en freelance dans l'informatique (40-50 % des revenus), Céline en consulting RH. Ils complètent avec un blog monétisé, des petits boulots locaux ponctuels, et des missions de tutorat. Aucune source n'est unique ; ensemble, elles génèrent entre 4 000 et 5 500 euros mensuels.

Les enfants reçoivent-ils une éducation formelle ?

Oui. Trois des quatre enfants sont inscrits au CNED (Centre national d'enseignement à distance français), qui coûte environ 900 euros par an et par enfant. Ils suivent les cours à distance tout en voyageant, complétés par des apprentissages réels sur le terrain.

Quel est le budget mensuel réaliste d'une famille nomade de cinq personnes ?

Les Mercier évaluent le coût minimum à 3 500 euros par mois en pays bon marché (Mexique, Maroc, Thaïlande). Ce budget couvre logement décent, nourriture, transports, assurance, frais de scolarité et connexion Internet.

Depuis combien de temps la famille voyage-t-elle sans interruption ?

Depuis 2012, soit douze ans. Olivier et Céline ont quitté la France avec un enfant en route, puis en ont eu trois autres pendant le voyage. Aucun des enfants n'a fréquenté l'école classique.

Y a-t-il des défis non résolus dans ce mode de vie ?

Oui. Les enfants créent et cassent des liens permanents. Les parents vivent toujours au travail sans séparation nette. L'intégration civile des enfants reste limitée. Et il existe une culpabilité ordinaire, amplifiée par un cadre de vie exceptionnelle.

Combien de pays ont visités les Mercier en douze ans ?

Plus de cent pays. Ils privilégient les séjours de trois à quatre mois par destination pour réduire les coûts de déplacement et permettre une véritable intégration locale, plutôt que du tourisme de passage.

La famille a-t-elle envisagé de revenir vivre de manière fixe ?

Non, le modèle marche trop bien. Ce n'est plus une fuite d'une vie qui ne correspondait pas, mais un choix permanent. Lucas voudrait « voir » un jour ce que c'est d'avoir une maison, mais sans urgence.