Comment ça s'est passé.
On arrive à Pyongyang via Air Koryo depuis Pékin, le 15 avril à 14h30. L'avion Ilyushin-62 datait clairement des années 1980 : sièges en velours bleu déchiré, hôtesse en uniforme rose pastel qui nous sourit sans chaleur. À la descente, l'aéroport de Sunan est étrangement vide. Pas d'autre vol, pas de foule. Juste nos trois guides de l'État : Min-jun, traduc anglophone rigide, et deux autres que nous n'avions pas le droit de photographier. L'odeur qui frappe d'abord, c'est celle du diesel des autobus Mans des années 1990. Partout. On prend la route vers le centre-ville à bord d'un minibus climatisé – luxe rarissime ici. À gauche, des immeubles gris de 15 étages. À droite, des champs. Pas de voitures personnelles. Min-jun explique que les véhicules privés appartiennent à l'État. Il ne sourit jamais quand il dit ça. Hôtel Yanggakdo : prison doréeOn nous installe à l'hôtel Yanggakdo International, 47 étages sur l'île du même nom au milieu du fleuve Taedong. Chambre 4208, vue sur rien puisqu'on a interdiction d'accéder aux étages supérieurs. Fenêtre qui s'ouvre à peine, télévision avec trois chaînes : deux de propagande gouvernementale, une avec de la musique classique chinoise qui boucle. Le minibar : vide. La connexion internet n'existe que dans le hall, un vieux ordinateur de bureau branché sur une ligne satellite très lente. On a payé 150 euros la nuit pour cela. Min-jun trouvait que c'était un tarif « équitable ». À 6h le matin du jour 2, réveil sec : un hymne national joué en boucle sur les haut-parleurs de la ville. Pas le choix d'écouter autre chose. La température dehors : 2°C, humidité collante. On enfile trois couches. La Place de Mansudae et ses fantômesPremier jour de visite encadrée. Place de Mansudae avec ses deux statues en bronze de Kim Il-sung et Kim Jong-il : 20 mètres de haut chacune, dorées en haut du front, entourées de fleurs rouges plantées en symétrie parfaite. On doit se courber. Vraiment se courber. Min-jun vérifie qu'on le fait. Pas de sourire. Moment marquant négatif : je prends une photo de Min-jun devant un immeuble délabré du quartier Chung-gu. Il demande le téléphone, efface la photo, puis montre son expression fermée – la première vraie émotion en trois jours. « Images négatives interdites. La Corée du Nord montre sa force. » Il rend le téléphone. Les dix minutes suivantes sont étouffantes, silencieuses. Manger dans le contrôleNourriture au restaurant d'État Okryu, le seul accessible aux touristes, spécialisé en naengmyeon – nouilles froides avec bouillon à base de boeuf et kimchi. 8 euros le plat. Température du bouillon : juste tiède, ce qui rompt avec l'idée coréenne traditionnelle d'un plat chaud. Le goût reste neutre, sucré, sans épice. On nous sert du pain de maïs aussi, dur, cassant entre les dents. Ils insistent pour qu'on finisse. Min-jun regarde notre assiette. Au bar de l'hôtel le soir, bière Taedonggang 3,50 euros. C'est buvable. Une femme joue du piano, toujours le même répertoire : Chopin, Debussy. Pas de variation. Le barman ne dit rien si on commande un deuxième verre, juste il apporte. Monument de la Fondation et galère du jour 4Jour 4, visite du Monument de la Fondation du Parti du Travail – deux mains géantes en acier sortant d'une base de marbre, symbolisant « l'unité ». Min-jun est fier d'expliquer. Sur le trajet, l'autobus tombe en panne à proximité d'une station de métro de Pyongyang. On attend 45 minutes avant qu'un autre bus arrive. Pendant ce temps, les civils qui passent ne nous regardent pas. Ou plutôt : ils font semblant. C'est étrange comme absence. Le métro de Pyongyang, lui, nous y voyons l'intérieur : stations à 110 mètres sous terre, murs en marbre blanche, mosaïques de propagande au plafond. Min-jun dit qu'il y a 16 km de tunnels « secrets » en cas d'attaque américaine. Pas d'autre détail. Le bruit du freinage des rames ressemble à un grincement métallique continu. L'air sent le métal rouillé. Parc de Mansu Hill et question interditeJour 6 : parc de Mansu Hill avec vue panoramique. On voit le stade Rungrado 1er mai (masse de béton beige) et, loin, des fumées d'usines. Je pose une question à Min-jun sur les familles nord-coréennes vivant en Chine (après-guerre). Il s'arrête de marcher. Échange rapide en coréen avec ses collègues. Puis : « Cette question n'est pas appropriée. Continuons. » Fin de la conversation. Deux heures après, il recommence comme si rien ne s'était passé. Jour 8, on achète des cartes postales au musée de la Révolution. 1 euro l'unité. Elles montrent des sites qu'on n'a pas vus – probablement impossibles d'accès. Jour 9, dernier dîner au restaurant Yanggakdo : ragoût de légumes locaux, goût terreux, texture molle. On laisse 10% de pourboire – Min-jun refuse, dit que ce n'est pas la coutume. On le laisse quand même. Jour 10, vol retour 13h45. À l'aéroport, contrôle d'exit des photos. Un officiel en uniforme demande : « Vous avez des images négatives ? » On montre les 200 photos acceptables. Il les regarde une à une. Cela prend 22 minutes. Puis : « Bon. Partez. »
Les bons plans repérés sur place.
Hôtel Yanggakdo : demander une chambre avec vue sur le fleuve Taedong (la seule fenêtre qui s'ouvre vraiment)
Restaurant Okryu naengmyeon : goûter le plat local, commandé 24h à l'avance via votre guide
Métro de Pyongyang, station Chollima : station centrale, marbre blanc, voir les mosaïques au plafond en detail
Place de Mansudae : au lever du soleil (5h45), avant les autres groupes, l'atmosphère est moins étouffante
Monument de la Fondation du Parti : arrêt obligatoire, mais noter l'absence totale de civils dans le quartier environnant
Photos — Pyongyang
Et au final.
Pyongyang m'a confronté à l'absence de liberté de mouvement, ce qui rend chaque moment étrange, lourd. J'ai appris beaucoup en observant les silences et ce qu'on ne pouvait pas photographier. Mais je dois être honnête : le voyage était plus politique qu'humain, encadré à chaque seconde, et financièrement cher pour très peu d'authenticité réelle.







