Comment ça s'est passé.
Nous avons atterri à l'aéroport Imam Khomeini d'Isfahan un mardi matin, avec la sensation bizarre de franchir une frontière fermée. Le vol Iran Air depuis Istanbul avait deux heures de retard, et je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. À 6h30, je suis descendue du bus n°7 qui relie l'aéroport à la place Naqsh-e Jahan, mon sac à dos pesant 14 kilos, sous une pluie froide qui dégoulinait sur les vitres. L'hôtel Abbasi, où nous avions réservé deux nuits, nous a accueillis avec du thé à la menthe brûlant—cette odeur cuivrée et sucrée qui m'a réveillée d'un coup. La réceptionniste, Nasrin, parlait un anglais parfait. Elle nous a conseillé d'aller d'abord manger au restaurant Sirénak, situé au rez-de-chaussée de l'hôtel. Le kotlet—ces escalopes de viande hachée—coûtait 180 000 rials, environ 4 euros. Le pain tandoor encore chaud, le yogourt salé... c'était bon, basique, authentique au sens propre du terme. Le moment où tout a déraillé : nous avons navigué vers le Bazar-e Bozorg vendredi. Un homme âgé nous a abordées près du tapis de la mosquée du Cheikh Lotfollah, prétendant être guide touristique. Il nous a traînées dans trois petits magasins « familiaux », nous promettant les prix les plus vrais d'Isfahan. Au troisième—un atelier d'incrustations—le vendeur nous a montré une boîte en bois incrusté de nacre. Elle était affichée à 2 millions de rials (47 euros). Après « négociations », on l'a eue à 800 000 rials. Sauf qu'en retournant à l'hôtel, j'ai compris que la nacre était collée, pas incrustée. C'était du toc. Notre « guide » a disparu quand on a voulu le confronter. Mais les trois autres jours ont compensé cette amertume. Nous avons pris le taxi collectif régulier (partage de voiture) depuis la gare Safadasht pour Yazd—c'est à 2 heures d'environ. Le chauffeur, Reza, roulait à 140 km/h sur la route du désert, écoutant de la musique traditionnelle à un volume assourdissant. Il nous a arrêtées à un restaurant de routiers où on a mangé du abgoosht, cette soupe à base de mouton et de pois chiches, pour 150 000 rials. Le goût était riche, salé, presque minéral—la viande tombait des os après six heures de cuisson. À Yazd, nous avons logé chez l'habitant via Airbnb : un appartement rénové de Laleh, une femme de 62 ans qui travaillait autrefois comme infirmière. Elle m'a servi chaque matin du kaymak (crème épaisse) avec de la confiture de rose. L'odeur de cette confiture—florale, légèrement amère—imprègne encore mes souvenirs. Laleh nous a parlé pendant trois heures de la vie sous l'Ayatollah, avec une franchise qui m'a stupéfaite. Pas une fois elle n'a censuré ses opinions sur le gouvernement. Nous avons marché dans les rues étroites de Yazd sans plan, juste avec nos jambes. Les murs en terre crue retenaient la fraîcheur matinale. À midi, il faisait 34 degrés. Nous avons cherché le Café Vénus (recommandé par Laleh), trouvé par hasard dans une cour cachée. La fille qui travaillait là, Pari, nous a préparé un café turc avec des grains moulus à la pierre. Elle l'a versé dans des petites tasses décorées, le sucre montait avec la mousse. Cinq minutes plus tard, elle a jeté un peu d'eau froide dans la tasse, comme la tradition l'exige. Ce petit geste, répété mille fois, m'a émue pour des raisons que je ne sais pas bien expliquer. Retour à Isfahan pour le dernier jour. Nous avons pris le bus de la ligne municipale n°10 jusqu'à la Mosquée du Cheikh Lotfollah. Levées à 5h du matin, nous avons attendu le lever du soleil sur les ponts Khaju et Si-o-se-pol. L'eau du Zayandeh Roud était à peine translucide, et des pêcheurs jetaient leurs lignes sans parler. La lumière dorée sur les arches était belle, point. Pas de mots superficiels là-dessus. C'était juste là. Le vol de retour a été retardé de 3 heures—on s'y attendait déjà.
Les bons plans repérés sur place.
Mosquée du Cheikh Lotfollah (place Naqsh-e Jahan) : carreler bleu turquoise, entrée 25 000 rials
Bazar-e Bozorg, Isfahan : repérer les petites ruelles au nord (pas les entrées touristiques), marchander sans pressé
Restaurant Sirénak, hôtel Abbasi : kotlet 180 000 rials, ouvert de 11h à 23h
Yazd, maisons traditionnelles de terre crue : se perdre intentionnellement dans les ruelles avant 11h du matin
Ponts Si-o-se-pol et Khaju, au coucher/lever du soleil : aller sans appareil photo, juste regarder
Photos — Isfahan
Et au final.
L'Iran m'a donné un mélange : une arnaude de tapis, une pluie froide, mais aussi du thé brûlant, des conversations franches, et des gens qui n'avaient aucune raison de nous aider mais l'ont fait. Je repars moins enrichie que prévu, mais plus honnête sur ce que voyager veut dire.








