Comment ça s'est passé.
Nous avons atterri à l'aéroport de Beyrouth-Rafic Hariri un jeudi à 14 h 30, après un vol MEA (Middle East Airlines) depuis Paris. L'odeur du kérosène mélangée à celle de la mer Méditerranée nous a frappés dès la sortie. Le taxi blanc sans compteur jusqu'à l'hôtel Aleph Boutique – 50 000 livres libanaises (30 euros) pour 15 km – nous a filé sur la corniche, entre bâtiments éventrés et panneaux publicitaires intacts. Nous avons logé au Aleph Boutique dans le quartier de Gemmayzé. Chambre 304, vue sur le chaos urbain, climatisation qui grinçait toute la nuit. Petit déjeuner inclus : pain pita, labné (fromage blanc coulant), olives, miel. À 6 h le matin, j'ai entendu l'appel à la prière monter du quartier chiite voisin – ce son rauque et modulé qu'on n'oublie pas. Les murs autour de nous portaient les cicatrices de 1982 à 2020 : trous d'obus, graffitis de factions rivales, panneaux de propagande effacés par le sel marin. La galère : l'essence et les coupures de courantLe Liban traverse une crise économique sans précédent. Les stations-service affichaient des files de 2 kilomètres. Les coupures de courant duraient 12 à 14 heures par jour. Notre hôtel fonctionnait sur un générateur privé – un vrombissement constant qui sentait l'huile brûlée. Nous avons perdu nos photos d'une journée entière à cause d'un crash disque lors d'une coupure. Les restaurants ne prenaient que le cash ou les virements en dollars. Chez Zeitoun Café (rue Pasteur, près de l'église Maronite), un café coûtait 200 000 livres (12 euros). Les prix changaient chaque semaine selon le marché noir du dollar. Explorations quotidiennesNous avons marché dans les rues de Gemmayzé avec un plan photocopié du Rough Guide datant de 2015. Beaucoup de lieux avaient fermé. La galerie Alwan (rue Abdel Aziz) était fermée le mardi. Nous avons trouvé le souk Ahad à côté du marché central : vendeurs de fruits secs, poissons entassés sur de la glace, l'odeur piquante du musc et de la viande crue mélangée. Les prix : 2 kg de grenade pour 30 000 livres, un poisson d'un kilo pour 40 000. Le samedi matin, nous avons pris le minibus bleu n°5 depuis Martyrs' Square en direction de Sour (Tyr), au sud. 45 minutes de route côtière, 20 000 livres par personne. Le chauffeur écoutait de la musique raï très fort sur un haut-parleur crachotant. À Sour, nous avons marché sur la plage rocheuse jusqu'aux ruines phénicienne du château de la Mer. L'eau était froide – 16 °C en février – mais translucide. Les vestiges romains émergeaient de l'eau, recouverts d'algues foncées. Moment marquantMercredi soir, chez Liza (rue Monot, réputé meilleur restaurant de Beyrouth). Nous avons commandé un mezze complet : hummus, taboulé, baba-ganoush, salade de betteraves rôties. Le chef est venu à notre table – un homme d'environ 60 ans avec une cicatrice au front. Il nous a expliqué comment il cuisinait les mêmes plats depuis 1987, à travers les guerres, les austerités, les bombardements. Il a refusé l'argent pour un dessert, un sort blanc à la pâte de pistache. Nous avons pleuré en silence. Le dîner complet pour deux : 250 euros (comprendre : l'équivalent de trois jours de salaire minimum local). Les musées et vestigesLe musée national a rouvert ses portes en novembre 2023 après 17 ans de fermeture (entrée : 50 000 livres). Les mosaïques romaines du sous-sol, les sculptures phénicienne du 2e étage. Mais les courants d'air passaient par les fenêtres brisées. Les gardiens nous avertissaient toutes les demi-heures : « électricité va couper dans une heure ». Nous avons aussi visité le complexe de Byblos, à 40 km au nord (30 000 livres en taxi). Les ruines phénicienne, le château des Croisades, les souks restaurés. Moins endommagés que Beyrouth, mais aussi moins authentiques. Trop lisses, trop touristiques – bien qu'il n'y ait presque aucun touriste.
Les bons plans repérés sur place.
Restaurant Liza rue Monot (Beyrouth) — où le chef enlève le compteur du dîner
Château de la Mer à Sour — ruines phénicienne dans l'eau cristalline, minibus bleu n°5 depuis Martyrs' Square
Musée national Beyrouth (fermé 17 ans, rouvert 2023) — mosaïques romaine au sous-sol, parfois sans électricité
Souk d'Ahad — marché vivant de fruits secs et poisson (près du marché central de Beyrouth), prix en livres qui changent chaque semaine
Gemmayzé — quartier bohème avec bâtiments éventrés de la Guerre civile, hôtel Aleph Boutique, générateur qui tourne 14 h par jour
Photos — Beyrouth
Et au final.
Le Liban nous a bouleversés. Pas pour sa beauté de carte postale, mais pour sa fragilité et la dignité têtue de ses habitants. La capitale reste meurtrie, les services défaillent, on ne peut pas rester longtemps sans se sentir oppressé par les coupures d'électricité et l'instabilité monétaire. Et pourtant, les gens rient, cuisinent des repas remarquables, accueillent les étrangers comme des amis. C'est un voyage difficile, pas un voyage facile.








